ENSEIGNANTE OU ARTISTE?

par Marie-Claude Vezeau

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Marie-Claude Vezeau

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Biographie

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    Tous les bricolages, collages, coloriages et assemblages de mon enfance ont constitué, au point de départ, une belle courte-pointe d’expériences qui m’auront permis, par la suite, de comprendre que l’on peut agir par soi-même, imaginer, expérimenter, créer. J’ai appris à utiliser des techniques et des matériaux. C’est à l’école qu’on a découvert mes aptitudes, que l’ont ma encouragé à créer des images personnelles. Déjà je voulais être une artiste, mais je ne savais pas que j’allais devenir prof d’arts plastiques. Je ne suis plus ambivalente, je crée dans mes trois vies. Je ne vous ai pas dit, maman ça compte aussi !

    LE CREUSET

    Au primaire, je fus rapidement affublée de l’étiquette « habile en arts ». Chacune de mes périodes d’examens s’achevait par un dessin. Mais à l’école, comme les autres enfants de mon âge, j’ai d’abord appris à reproduire les assemblages et les bricolages de l’enseignante, et à confectionner des cartes à l’occasion des fêtes de Noël, de Pâques, des Mères et des Pères.

    À l’âge de 12 ans, Mme Gabrielle Messier m’a initié à la peinture à l’huile lors de cours privés. Dans son atelier, tout près du chevalet de son «maître» Ozias Leduc, j’apprenais à mélanger les couleurs, à dessiner, à utiliser la perspective atmosphérique en reproduisant des paysages réalisés par des artistes reconnus ou ceux de photos issues de revues. J’avais toutefois tellement hâte qu’elle me permette de peindre enfin des personnages. Mais chaque fois que j’en exprimai le souhait, je me fis répondre que je n’étais pas tout à fait prête pour cela. Déçue et intimidée par cette vieille dame, j’ai cessé les cours, inconsciente de la chance que je venais de laisser échapper : une guide toute dédiée à m’enseigner les rudiments de la peinture.

    UNE ENSEIGNANTE FAIT LA DIFFÉRENCE

    C’est au secondaire, à l’Institut Esther-Blondin, une enseignante s’est révélée une personne marquante, différente de toutes les personnes que j’avais rencontrées auparavant, Manon Chaussé-Simard. Souvent vêtue de longues robes d’époque et la tête ornée d’une chevelure bouclée qui arborait les couleurs les plus improbables, cette enseignante a vu en moi une « artiste en devenir ».

    Pour encourager et développer ce talent qu’elle avait deviné chez moi, elle et mon professeur de chimie conclurent une entente: durant ses cours, le local d’arts plastiques me serait entièrement accessible. J’aurais le droit d’utiliser tous les matériaux et outils imaginables : argile, engobes, peinture sur soie, batik sur tissus, linogravure, encres et autres. C’est ainsi que j’en vins à réaliser différents projets personnels, décors pour les salles de séjour du couvent ou encore à illustrer des textes du journal scolaire.

    Grande collectionneuse de tableaux, Manon Chaussé-Simard m’initia aux artistes professionnels en apportant un jour, en classe, les des toiles originales d’Arthur Villeneuve et de Miyuki Tanobe pour me faire découvrir un rapprochement de  style entre mes peintures les leurs. On pouvait peindre ainsi ? Ce fut pour moi un déclic, un moment de vérité et un instant de pur bonheur!

    ENSEIGNANTE OU ARTISTE ?

    Lorsque vint le temps de choisir mon orientation professionnelle je savais, bien entendu, que les arts allaient devoir faire partie de ma vie. J’hésitai cependant entre différentes voies. Allais-je devenir dessinatrice de mode, architecte? Ou allais-je enseigner les arts plastiques? Nul doute que le souvenir de ma mère racontant le soir les péripéties de son métier d’enseignante, évoquant avec amusement les bons ou moins bons coups de ses élèves, influa sur ma décision. De même, son éternel discours sur l’importance de la sécurité d’emploi me poussa-t-il finalement vers une carrière de spécialiste en arts plastiques. Ce choix allait certes m’assurer du temps de qualité avec mes enfants, mais je savais que du même coup cela mettrait en veilleuse ma carrière artistique.

    J’ai donc accepté, selon cette idée, une offre de la ville de Ste-Anne-des-Plaines qui m’engagea pour enseigner les arts plastiques à des enfants de 5 à 14 ans ainsi qu’à des personnes handicapées de 18 à 60 ans. J’avais 16 ans. Devant le plaisir que j’y prenais, cet emploi me confirma la justesse de mon choix de carrière. Pour m’encourager, mon patron m’offrit en cadeau mon premier portfolio qui servira longtemps à transporter mes travaux.

    Un peu plus tard ce sera un professeur en arts plastiques du CEGEP de St-Jérôme qui allait sceller ma destinée par une phrase qui allait s’imprimer en moi à tout jamais : « Pour réussir en arts, ils faut faire ce qui n’a jamais été fait auparavant. » Que de précarité et de difficulté que le chemin de vie des artistes ! Je serai donc enseignante.

    Inscrite en éducation artistique à l’université Concordia, j’ai choisi des cours qui, estimais-je, allaient me servir dans mon enseignement : dessin, peinture et céramique, et ce, au grand dam de ce que «l’artiste» elle, aurait probablement choisi. N’étant pas attirée par les collages ou les réalisations abstraites, ce que j’affichais au cours des expositions étaient encore une fois fort différent de ce que je créais en milieu universitaire. Comme si mon vrai moi devait rester caché.

    L’ART EN FAMILLE

    Jeune maman, j’ai dû laisser de côté mes créations personnelles pour laisser place aux créations en famille. Chez nous, on dessinait, on modelait, on peignait, on gravait «ensemble». Dès lors, ma famille a toujours été impliquée dans mes projets artistiques. Ainsi, durant le Festival de l’Halloween de Ste-Anne-des-Plaines, par exemple, il n’était pas rare de nous voir dans le garage,  papier sablé en main ou pinceau entre les doigts, entrain de confectionner ces grosses sculptures en styromousse. Seul au moment où mes anges étaient bordés au creux de leur lit, pouvais-je enfin accorder un peu plus de temps à la poursuite de ma démarche artistique.

    LE PONT ENTRE L’ARTISTE ET L’ENSEIGNANT

    Une fois bachelière en arts, j’ai commencé par enseigner l’anglais langue seconde, mais les arts plastiques allaient toujours constituer un véhicule privilégié pour favoriser la communication entre les élèves et lorsque j’ai été nommée titulaire au 3e cycle, les arts plastiques furent de nouveau sollicités au sein de projets intégrateurs.

    Un de ces projets se nomma Quand il fait noir. Une occasion unique de sensibiliser mes élèves, l’équipe-école et la communauté à la réalité des non-voyants par une expérience textile et tactile unique grâce à la collaboration d’une artiste au grand cœur : Diane Gonthier. C’est un peu grâce au programme La culture à l’école que j’ai d’ailleurs pu faire sa connaissance et réfléchir sur le rôle et les conditions de l’artiste dans la société. Notre projet, né de l’osmose artiste-enseignant nous permit de remporter le grand prix National Essor 2007.

    MA PREMIÈRE EXPOSITION

    Ma première exposition solo en tant qu’artiste professionnelle fut un grand tournant dans ma carrière artistique. Et qui se présenta inopinément à cette expo, moment si important dans ma vie? Mon enseignante du secondaire, celle qui m’avait tant encouragée dans cette voie! Elle repartit non sans avoir ajouté à sa collection une toile de sa « fabuleuse étudiante ». Cette expérience aura servi à me donner le titre d’artiste professionnelle pour les expositions futures.

    À l’été 2011, heureuse récipiendaire de la Bourse d’excellence du Jury et du prix «Coup de cœur du public»  au Festival International en Arts de Montréal, je pus enfin considérer mon travail reconnu.

    Apprendre avec ses élèves

    Mon besoin de créer fut à la source de nombreuses situations d’apprentissage qui furent signifiantes autant pour les élèves que pour moi. Chacune des propositions de création présentées m’incitait satisfaire l’élève et l’artiste que j’étais, en quelque sorte. Cette stratégie se révéla rapidement gagnante puisqu’elle me gardait en contact avec la matière tout en maintenant la motivation de tous. En fait, il n’y a rien comme porter un projet auquel on croit. Du reste, il m’est souvent arrivé d’apporter des peintures en cours d’exécution afin de montrer aux élèves un exemple d’œuvre à différentes étapes de création. Je voulais qu’ils  puissent prendre conscience de l’évolution de toute création. Principe plus que modèle.

    Les formations que j’ai reçues ont influé sur ma manière de créer et j’amène souvent mes élèves à établir un parallèle entre leur démarche de création et la mienne. Les schémas heuristiques font maintenant partie de ma démarche et m’aident à nourrir mes tableaux. Ces schémas sont également utiles dans ma recherche d’idées, fut-ce en cours d’exécution ou encore quand je suis en panne d’inspiration pour enrichir mon image. Je garde plusieurs traces de mes créations telles que des photos de chacune des étapes de l’exécution de la toile, des croquis, des écrits ainsi que des notes de recherche sur la période visée dans l’œuvre.

    ARTISTE ET ENSEIGNANTE EN ACTION

    En tant qu’artiste, je trouve ma motivation dans le geste lui-même. J’ai compris que le fait d’avoir un superbe atelier n’entraîne pas nécessairement de grandes créations. Ce qu’il faut, c’est rester dans l’action. Je dessine à tous les jours dans mon cahier, pour me garder en action. Appliquer mes couleurs sur  ma palette est aussi très incitatif. Cela induit automatiquement un autre geste concret : peindre sur la toile. Aucune imposition de temps. L’important est d’être là et de peindre deux ou trois traits. En me donnant cette liberté, mais aussi en me disciplinant, je me suis rendu compte que, tout comme l’appétit vient en mangeant, le geste génère le besoin créer. Mon énergie d’artiste me sert.

    En tant qu’enseignante, la créativité s’exprime autant, mais autrement. Avec l’arrivée de la réforme j’ai appris à utiliser l’ordinateur comme outil de travail, à m’organiser, à planifier des situations d’apprentissage, à développer l’idée d’un carnet de traces. J’ai appris l’importance de me ressourcer en participant aux diverses formations offertes par ma commission scolaire, par le MELS ou par l’AQÉSAP.

    Un engagement grandissant en éducation artistique s’est aussi traduit par des années d’implication au sein de mon association et de l’équipe en arts du MELS. Curieusement, j’ai découvert qu’une expérience comme administratrice dans un conseil d’administration a pu nourrir mon esprit créateur. Par exemple, j’ai pu concevoir et offrir des ateliers pratiques,  en organiser des événements tels les soirées d’accueil lors des congrès. La création était au rendez-vous, car c’était vital pour moi. Mon énergie d’enseignante me sert aussi.

    Phase d’inspiration

    Quand on me demande ce qui m’inspire principalement, je réponds toujours que cela peut provenir de multiples sources. Une phrase lue dans un livre, une anecdote entendue, une émotion ressentie au cours de la visite d’un lieu ou à la suite d’un événement, et bien entendu, l’observation des gens qui les fréquentent sont autant de sources auxquelles s’abreuve ma créativité. L’idée prend d’abord forme dans mon cahier à dessins, mais je garde toute liberté de changer le plan de départ. Puis, au fur et à mesure que la toile s’anime, il n’est pas rare que je retourne à mes recherches pour alimenter mon imagerie. Je cherche constamment à lier les personnages entre eux, soit par un regard ou par un geste. Cela confère une incontestable vitalité à mes toiles.

    S’afficher artiste professionnelle quand on enseigne les arts demande, je le reconnais, une certaine dose de courage et d’humilité. Mais je crois qu’au fond de soi on est, ou plutôt «on naît», artistes. Partager mes connaissances et ma passion avec mes élèves fut un réel privilège et permettre à mes enfants de baigner dans l’art dès leur plus jeune âge m’aura accordé des alliés qui aujourd’hui me proposent des lieux d’exposition ou me donnent de judicieux conseils au moment de l’accrochage de mes tableaux.

    Si mon bagage en tant qu’artiste aura fait de moi une meilleure enseignante, force est de reconnaître que mon bagage comme enseignante aura servi à nourrir l’artiste.

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