Graphies – Cinéma d’animation au cœur de l’apprentissage de l’écriture

Deuxième article – Les lettres comme matière en cinéma d’animation

par Marie-Pierre Labrie

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Marie-Pierre Labrie

Marie-Pierre Labrie

Biographie

Depuis 2005, Marie-Pierre Labrie travaille dans le milieu de la culture et de l’éducation. Elle a été éducatrice artistique, chargée de cours en enseignement des arts à l’UQÀM et à l’Université Concordia, coordonnatrice du centre Turbine, ainsi que commissaire à la culture en milieu municipal. Elle a conçu et réalisé de nombreux projets en pédagogie artistique, en milieu communautaire et scolaire. En collaboration avec des artistes professionnels, elle facilite l’appropriation des arts le plus souvent avec les arts numériques, notamment le cinéma d’animation, la vidéo, la photographie, mais elle s’intéresse également à l’art réseau ainsi qu’à la danse et à la performance.

Autres publications de cet auteur

Dans un premier article paru dans Vision (Cinéma d’animation : au cœur du processus d’apprentissage de l’écriture), le projet Graphies a été décrit et son contexte de réalisation a été spécifié. Réalisé dans quatre écoles primaires avec des élèves de première année et quatre artistes professionnelles et deux pédagogues en art, il s’agit d’un projet d’éducation artistique qui explorait le cinéma d’animation à travers le processus d’apprentissage de l’écriture des élèves. Dans ce deuxième article, nous allons entrevoir comment le cinéma d’animation est un art qui fait appel à l’interdisciplinarité, c’est-à-dire à des croisements avec les arts plastiques. Nous verrons également que les lettres et les mots peuvent devenir matière plastique pour la création du mouvement.

Les potentiels expressifs des lettres et des mots pour la création du mouvement

Dans chacune des écoles, le projet était arrimé à la pratique de l’artiste impliquée, cependant les contenus d’apprentissage tournaient tous autour de l’écriture et du potentiel plastique des lettres pour créer le mouvement. L’expressivité des lettres à ce stade du développement graphique permet des possibilités de création de mouvements fascinants tant pour les élèves que pour les artistes. De plus, les lettres et les mots sont des éléments signifiants de leur cheminement scolaire et omniprésents dans l’environnement des enfants et dans la culture visuelle. Dès 1975, Max Kläger dans Letters Type and Pictures – Teaching Alphabets Through Art[1] parlait de la pertinence d’enseigner l’art visuel à travers les lettres et de permettre aux enfants de s’approprier autant la sémiotique des lettres agencées en mots que l’expressivité de leur graphie ou leur typographie. «[…] there are many ways in which the calligraphic and typographic sensibility of children may be awakened or sustained. […] Typography’s rich potential for encouraging creative thinking and learning process in school is clear.» (p.10) Lorsque les enfants commencent à écrire, ils tracent les lettres comme des motifs, des figures et les intègrent naturellement dans leurs dessins. Tout aussi naturellement, ils peuvent intégrer cette «sensibilité calligraphique et typographique» dans leurs expériences scolaires et esthétiques.

Les enfants ont joué avec le potentiel esthétique de la lettre, s’attachant davantage à sa fonction graphique et expressive qu’à sa fonction sémiotique. Par exemple, Catherine Lisi-Daoust, en préparant des pièces de carton découpé s’apparentant à la fois à des lettres et à des formes abstraites, jouait sur l’ambigüité de la fonction de la lettre. La lettre était ici prise par les enfants à la fois comme un symbole (pour écrire un mot) et comme une figure, un volume, une forme pour la composition d’un dessin. Se faisant, un espace de composition a été créé avec des pièces détachées qui peuvent se mouvoir dans l’espace à la fois comme des agencements sémiotiques (essayer d’écrire un mot) et des agencements esthétiques (créer une composition visuelle). Les pièces de carton étaient déplacées dans l’espace de la feuille et captées en photo par le logiciel Stop Motion Studio pour créer unGIF animé. Dans le même sens, dans le projet de Marie Valade, afin de créer un folioscope ou une animation avec praxinoscope, l’élève devait choisir une lettre qu’il allait métamorphoser. Cet élément graphique était le point de départ expressif pour stimuler l’apprentissage de la construction d’un mouvement. La lettre ne demeurait donc pas attachée à son sens, mais se métamorphosait en toutes sortes de lignes, de points, de motifs.

Les premières expériences d’écriture, souvent avant la période scolaire, poussent les enfants à l’utiliser comme un dessin et lui donner des formes d’animaux ou de bonshommes. «Letters tend to be experienced as structures possessing animistic and magical qualities.» (Kläger, p. 9). Cette démarche est proche de l’animation. L’enfant joue intuitivement avec le potentiel de métamorphose de la lettre. C’est ainsi que dans les projets d’Éléonore Goldberg, de Marie Valade et de Carol-Ann Belzil-Normand, les lettres sont devenues des personnages. Dans le cas de Belzil-Normand, ce sont les cures-pipes qui ont modulé une lettre-personnage qui performait dans un décor de jungle et dont les membres étaient articulés. Avec Goldberg et Valade, les lettres apparaissaient, bougeaient, sautaient, dansaient dans l’espace de la feuille, cela leur donnait un aspect vivant, animé, qu’il soit de l’ordre de l’animal ou de l’humain. Donner un caractère vivant à la lettre permettait aux enfants de comprendre les étapes de la construction du mouvement. La lettre devenait ainsi un matériau de création. Le Centre Pompidou consacre un dossier entier sur son site Internet à la lettre dans l’art (http://mediation.centrepompidou.fr/education/ressources/ENS-Lettre_image/). Il y est indiqué que la lettre devient pour les artistes contemporains une matière brute : «Les artistes, par leur culture visuelle et leur pouvoir d’interroger ou de montrer le monde, ouvrent de nouveaux espaces où ils n’habillent plus la lettre, mais la prennent telle qu’elle est, comme un matériau plastique.»

L’intégration des arts plastiques dans le cinéma d’animation

Dans Graphies, le potentiel de métamorphose des lettres a été déployé à travers la matérialité des arts plastiques. D’une part, les matériaux spécifiques à cette discipline contiennent une malléabilité favorable à la manipulation propre au mouvement en animation. D’autre part, les techniques du dessin ou de la peinture construisent un mouvement qui peut être fluide, saccadé, hachuré, effacé, accidentel. Le plasticien Patrick Barrès dans son livre Le cinéma d’animation : Un cinéma d’expériences plastiques (2007) explique que le cinéma d’animation contemporain se lie intrinsèquement aux arts plastiques. «Le film libère des vibrations, des scintillements, des oscillations qui traduisent la fulgurance des traits et le jeté des touches de couleurs, le tremblement des contours, le libre jeu du dessin qui ne cherchent pas nécessairement […] à gagner les bords et à composer une image mais à instruire de ses marques, de ses repentirs. » (p. 73) La fragilité et le caractère parfois accidentel ou maladroit des traits des enfants qui commencent à tracer leurs lettres contiennent des potentialités expressives qui se prêtent très bien à la construction du mouvement.

Dans le projet avec Éléonore Goldberg, les élèves ont utilisé plusieurs matériaux différents pour dessiner ou peindre : fusain, aquarelle, pastel, feutre. Centrée sur l’animation par le dessin, Goldberg leur a fait travailler les potentiels de l’effacement des matériaux. Une lettre était dessinée une première fois sur une feuille, puis effacée, puis redessinée un peu plus loin sur la feuille, et ainsi de suite, tout en transformant la forme de la lettre d’un dessin à l’autre. Les traces laissées par le fusain contribuaient à créer l’impression du mouvement et ajoutaient au caractère expressif de l’animation. Dans le cas de l’aquarelle, bien que ce matériau ne soit pas effaçable, les lignes et les volumes réalisés avec ce médium sont malléables, transformables : on peut les grossir, les changer de couleurs, effacer un volume en y ajoutant une autre couleur. Toute cette flexibilité plastique permise par les matériaux facilite la compréhension de la construction du mouvement et permet une créativité qui s’intègre naturellement à l’animation.

Dans le projet avec Catherine Lisi-Daoust, les élèves ont dessiné des animaux en mouvement dans le sucre. Les lignes et volumes qui composaient les animaux étaient facilement manipulables en traçant de nouveaux traits et points dans la matière. La même chose a été explorée dans le projet de Valade : dans leur déplacement et métamorphose, des mots en pâte à modeler réussissaient à exprimer des onomatopées rigolotes. Le projet a donc aussi sollicité les contenus d’apprentissage propres aux arts plastiques, intégrant l’interdisciplinarité. Le cinéma d’animation a aussi permis aux enfants de travailler sur l’organisation spatiale et temporelle et de jouer avec la multimodalité (lettres, mots, images fixes, images animées, son).

Conclusion

En croisant usages des technologies, manipulation de la matière et cinéma d’animation, ce projet avait pour intention de stimuler l’imaginaire des élèves et de contribuer au développement de leur littératie visuelle et numérique. L’éducation cinématographique est une avenue signifiante pour permettre aux enfants d’aiguiser leur regard critique à la fois sur la surabondance de productions audiovisuelles commerciales et sur le monde qui les entoure. Vue une accessibilité limitée au cinéma d’auteur pour les jeunes publics, Bouchard (2017) explique l’importance d’un meilleur financement de l’éducation cinématographique à l’école : «La sensibilisation à ce type de films doit impérativement se faire dans un cadre éducatif, et ce, dès le plus jeune âge.» (p. 9). Des programmes comme celui du CALQ qui soutiennent des projets de rencontre entre les cinéastes actuels émergents et les élèves comme Graphies doivent continuer d’exister et être bonifiés.

Le cinéma d’animation a fait de leurs expériences quotidiennes d’apprentissage des espaces d’exploration esthétique qui valorisent l’importance de l’écriture et a permis un usage créatif des technologies numériques. Certains des élèves participants créent maintenant leurs propres folioscopes. Des parents et certains enseignants souhaitent installer l’application Stop Motion Studio sur leur téléphone portable ou tablette à la maison ou à l’école. Des élèves se sont inspirés des animations créées en atelier pour développer de nouvelles situations d’écriture. Ce projet démontre à nouveau l’importance d’intégrer davantage les arts à l’école.

Références

Hyperliens

Vers les films d’animation réalisés par les artistes: http://centreturbine.org/projet/graphies

Dossier «De la lettre à l’image – Un choix d’œuvres dans la collection du musée» (Centre Pompidou, 2012) : http://mediation.centrepompidou.fr/education/ressources/ENS-Lettre_image/

PDF «De la lettre à l’image – Une exposition-atelier» (Centre Pompidou) :  http://mediation.centrepompidou.fr/itinerance/fr/03_de_la_lettre.pdf

Barrès, Patrick. (2007). Le cinéma d’animation: un cinéma d’expériences plastiques (L’Harmattan). Paris.

Bouchard, F. 2017. Renouvellement de la politique culturelle québécoise : Le consensus. Ciné-Bulles (Dossier Éducation cinématographique), 35(3), p. 9-11

Klager, M. (1975). Letters type and pictures – Teaching alphabets through art. New York : Van Nostrand Reinhold.


[1] C’est Yves Amyot, pédagogue en art et directeur du centre Turbine, qui avait porté à mon attention le livre de Max Kläger aux premiers moments de conception du projet, nommé dans sa version initiale Cacographie et réalisé pour la première fois avec l’artiste Marie Valade dans une école de Verdun, en 2015.

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