LA MAÎTRISE DE SOI

RÉFLEXION SUR UNE EXPÉRIENCE D’ENSEIGNEMENT EN ARTS PLASTIQUES AU SECONDAIRE

par Danut Zbarcea

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Danut Zbarcea

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Biographie

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Un préservatif est fixé dans l’aiguisoir accroché au mur. Un élève me demande la permission d’aiguiser son crayon. La classe éclate de rire. Je ne sais pas pourquoi. L’élève fait semblant d’aiguiser quelque chose. Je comprends soudain, mais je ne dis rien. J’affiche un léger sourire. L’esprit de Duchamp est parmi eux, mais ils l’ignorent. C’est ma première rencontre avec ce groupe. Je suis sensé enseigner, pendant deux mois, dans cette école secondaire qui a, pourtant, une bonne réputation en ce qui a trait à son organisation, à la qualité des ressources enseignantes et au comportement des élève.. Ces derniers ont décidé de me soumettre à des épreuves de bienvenue. Ils veulent voir si je suis capable d’enseigner les arts plastiques. Pour le moment, ils remettent en question mon statut. Je prends les présences et je commence à donner les consignes pour le travail. Quelques morceaux de pain et de gomme à effacer volent au-dessus de ma tête. Les élèves commencent à préparer leurs matériaux et outils. Ils vont chercher leurs portfolios de façon désorganisée. Petit à petit, une atmosphère de travail précaire s’installe mais rien de constructif ne se produit jusqu’à la fin du cours.

C’est un après-midi ensoleillé. Je fais entrer les élèves dans la salle de classe. Les tables sont placées en carré. Les élèves prennent leur place de façon chaotique. J’observe un groupe très agité. Une élève est entourée uniquement de garçons. Il me semble que les élèves soient plus nombreux qu’à l’habitude. Je m’approche du groupe turbulent. Les élèves cachent quelque chose qu’ils font circuler sous leurs tables. Je leur demande de me donner cet objet. Impossible. Le bruit augmente. Un élève me dit qu’ils font circuler des dessins pornos. Les élèves s’agitent. Les choses se bousculent. Je renonce. Je prends les présences et je constate que les garçons qui entourent la fille font partie d’un autre groupe. Je demande l’agenda de deux de ces élèves; ils quittent la classe promptement. Le bruit provoqué par leur départ dérange l’enseignante de la classe voisine qui vient voir ce qui se passe. Elle sait que je suis un nouvel enseignant. Elle précise que les élèves font la même chose avec tous les remplaçants. Le soir, j’appelle les parents de la jeune fille impliquée dans l’histoire, mais sans résultat. C’est le matin. Je fais entrer, dans la classe, mon groupe le plus difficile. Mohamed est le plus agité de tous. Je me dirige vers lui pour l’inciter à s’asseoir à sa place. Il me crie : « Dégage! ». Un élève ajoute : « Quel con. » Quelques élèves cassent les crayons que je viens de leur distribuer et ils les lancent à travers le local. J’essaie de garder mon calme et de poursuivre.

C’est le premier cours de l’après-midi. Le groupe est  plus agité qu’à l’habitude. Je veux débuter l’activité, mais un élève court autour de la classe. J’essaie de le calmer, mais je n’y arrive pas. Il continue de semer le désordre. Je lui demande son agenda. Il refuse. Je lui demande alors de sortir de la classe en l’invitant à se calmer. Il ne veut pas. Je le conduis vers la porte. Il s’énerve. Je le pousse dehors. Il glisse, perd l’équilibre, tombe dans le couloir, se lève et fonce sur moi. Les autres élèves prennent des photos du spectacle pour l’envoyer sur You Tube. J’appelle la sécurité. Deux enseignantes des classes voisines viennent m’aider à calmer les élèves. Heureusement, l’une d’elles subtilise la caméra compromettante. Il est 14h00. j’accueille un autre groupe d’élèves. J’attends qu’ils s’assoient. Je leur demande de prendre leur portfolio. Je prends les présences et je donne les recommandations relatives au travail à réaliser. On dirait que les choses s’améliorent… Je sens une odeur de fumée… Une élève a mis le feu à un crayon. Je l’envoie à l’Oasis, un lieu de réflexion et d’encadrement.

Retour sur mon expérience d’élève au secondaire

Il me faut trouver rapidement une solution, une stratégie pour continuer à fonctionner. Je manque d’ordre et de structure, les élèves en manquent aussi. La situation ressemble beaucoup à ce que je vivais au secondaire. J’étais difficile, moi aussi. J’avais l’impression que les enseignants ne comprenaient pas qui j’étais. Je n’étais pourtant qu’un adolescent parmi tant d’autres. En réfléchissant à cette époque, je me suis posé la question suivante : « Comment ces enseignants arrivaient-ils à faire quelque chose avec nous? » J’essayais de comprendre leurs approches, leurs réussites et leurs échecs. Cependant, je n’avais aucune considération pour les enseignants qui imposaient leur autorité de façon drastique. Un enseignant d’histoire sortait l’après-midi avec nous pour jouer au football. Il nous racontait comment il pêchait des serpents d’eau. Un enseignant de mathématique faisait de la photo et du cinéma amateurs. On discutait de la Patagonie. Je jouais aux échecs avec un enseignant de littérature roumaine. Un jour, notre enseignant de musique qui n’arrivait pas à nous calmer, nous a fait sortir dans la cour d’école et il nous a obligés à faire 200 génuflexions. Puis, il nous a ramenés en classe et nous a fait écouter la Cinquième symphonie de Beethoven. Je n’ai jamais oublié cet enseignant et, à cause de lui, j’aime Beethoven pour toujours.

Description du contexte

On est en février. Je dois enseigner jusqu’au mois d’avril. Le directeur m’annonce que, dans trois semaines, je dois finaliser l’évaluation de la fin d’étape et entrer les notes dans le système informatique de la commission scolaire. J’accepte tout de même le mandat. L’enseignante que je remplace est partie sans laisser un mot. Je m’attendais, pourtant, à la rencontrer pour avoir des informations sur chacun des groupes. Je m’attendais à être informé sur sa démarche d’enseignement et sur le suivi à apporter aux apprentissages des élèves afin d’assurer une continuité. Les élèves me disent qu’ils n’ont rien travaillé. Le directeur, responsable de ce niveau, m’informe que l’enseignante, en retraite progressive, est peu motivée. Les collègues de cette dernière confirment ces faits.

De mon côté, je découvre une situation tout autre. Il règne dans l’atelier un ordre caché : chaque groupe est identifié par une couleur; dix groupes, dix couleurs, dix tiroirs. Dans chacun des tiroirs, je trouve des portfolios. Je découvre d’autres tiroirs remplis de matériel photocopié sur l’histoire de l’art, l’anatomie, le dessin artistique et industriel, des questionnaires et des jeux. Tout est ordonné. Dans un autre local, je trouve des outils et des matériaux pour l’enseignement des techniques traditionnelles en arts plastiques (dessin, peinture, gravure, modelage, sculpture). De plus, il y a une collection de matériaux recyclés, de même que des livres sur l’art. Un enseignant me dit qu’il y a aussi des ordinateurs, des projecteurs, des appareils photo et des caméscopes. Ces découvertes démontrent que l’enseignante que je remplace a travaillé très fort pour obtenir et organisé tout ce matériel.

Stratégies de survie

Il me faut, le plus rapidement possible, entrer en contact avec les élèves. D’abord, je dois décrypter la dynamique de chaque groupe afin de comprendre les préoccupations des élèves, soit leurs intérêts comme individus et comme groupe. Dans cette démarche, je dois identifier le leader ou les leaders de chacun des groupes, de même que leurs intérêts en classe et en dehors de l’école. J’ai dix groupes d’environ 32 élèves qui proviennent de l’immigration mais qui sont au régulier. Chacun des élèves parle au moins une autre langue et vient d’une autre culture. Pour les rejoindre, je dois me concentrer sur mes attitudes puisque ce sont elles qui vont déterminer le comportement des élèves et la relation que je désire établir avec eux. Pour ce faire, je dois rester maître de moi-même et apprendre à contrôler mes impulsions.

Les élèves sont habitués aux réprimandes des enseignants qui ont adopté un rôle autoritaire. Ils se sentent oppressés et, à leur tour, ils essaient d’en imposer. Paulo Freire avait raison. Je suis incapable de m’imposer par la voix. J’ai plutôt l’habitude de travailler avec le regard. Notre compréhension mutuelle doit donc passer par le regard que je porte sur eux. Pour le moment, les élèves ne comprennent pas. Ils ne savent pas que je suis des leurs. Le directeur m’a conseillé de ne pas modifier les habitudes des classes. Ainsi, lors des cours, je dois laisser les élèves écouter leur musique (Mp3, Mp4, Mp5, I-Touch, I-Phone, MiniPlay Station). Le directeur considère que les cours d’arts d’art permettent aux élèves de se détendre, de relaxer.

Je dois mettre en place un plan stratégique susceptible de régler la vie de la classe pendant deux mois. Ce plan doit être rassembleur. Il doit être souple et se baser sur la diversité des identités et des vérités personnelles. Les trois vérités, proposées par Tierno Bokar, m’inspirent et orientent mes actions. Selon moi, l’enseignement est un processus de vie, sachant qu’une vie comprend toutes les existences et que chaque instant est un moment d’éternité. Les paroles de Taisen Deshimaru me donnent espoir. Pour le moment, mes élèves font partie d’une communauté tourmentée. Je ne peux pas développer de grands projets ou des travaux qui demandent, de leur part, une liberté de penser. Il faut que je les engage progressivement dans une nouvelle approche qui consiste à réaliser de petits projets incluant des tâches très précises. De plus, j’essaie d’éviter les tâches dépourvues de sens. Je veux qu’ils apprennent aussi à se maîtriser. Eckhardt affirme qu’il faut commencer par être soi-même pour être en mesure d’y renoncer par la suite. Jidu Krisnamurti souligne que, la méconnaissance de soi provoque une vision illusoire de l’autre. Ainsi, sans relation avec l’autre, l’amour pour l’humanité reste un mot vide de sens. Il faut donc amener les élèves à apprendre à s’exprimer à travers les pratiques et les techniques traditionnelles de l’art, à connaître les grands artistes et leurs préoccupations artistiques, à décrypter le contenu et la structure des grandes œuvres et à interpréter le sens qui s’en dégage. Prochainement, ces élèves auront à choisir un métier, une profession. Mon intention vise à les aider à faire un lien entre la signification des œuvres d’art et le présent et à les aider à développer un esprit critique relatif à leur contexte de vie. Ils seront ainsi capables de se connaître et de faire des choix avisés. Dans cette relation, mon rôle est celui d’un accompagnateur et, pour bâtir cette relation, je dois établir un dialogue avec les élèves. L’enseignement imposé est un enseignement manipulateur qui ne libère pas les gens, disait Paulo Freire. En même temps, les élèves doivent apprendre à vivre dans une structure et une organisation sociale cohérente. La vie est une source d’apprentissages et j’ai beaucoup appris d’elle.

Des projets qui questionnent la vie

Je commence par le dessin qui est la base de toute écriture. Le dessin permet de s’ordonner, de se structurer et de surprendre l’essence des choses. Les premiers jours, je propose les thèmes suivants : « Qu’est-ce qu’on regarde à la télé? » Ils ont créé des images pornos et des jeux de football. « Comment conçoit-on une voiture écologique? » Ils dessinent des traces de pas. Je comprends rapidement que j’ai, en face de moi, des élèves très intelligents et que mon approche est inadéquate. Je change d’orientation et j’introduis une première activité à partir de l’idée d’un masque japonais provenant du théâtre Nô. À partir d’une image d’un masque, je leur demande d’imaginer, en parallèle, deux types de coiffures contemporaines à la McQueen. Ces coiffures doivent symboliser deux saisons qu’ils aiment. J’impose la technique du dessin et j’incite les élèves à exploiter les lignes fines et précises. De plus, tous les espaces doivent être remplis par des lignes parallèles. Je répète le même processus pour l’ensemble des groupes de troisième, quatrième et cinquième secondaire. Je me déplace dans l’atelier, je discute avec les élèves, mais j’exécute aussi le même travail qu’eux, sur ma table placée au centre de la classe. Au fur et à mesure que les réalisations sont terminées, j’improvise des passe-partout et je commence à exposer les travaux sur les murs de la classe. Les élèves sont surpris que j’expose tous les travaux. Je veux leur montrer de quoi ils sont capables. Ils manquent de confiance en eux. Ils ont besoin d’encouragements afin d’être en mesure de se prendre en main. Comme l’affirmait Joseph Beuys, chaque personne est un artiste et j’adhère entièrement à cette position. Il faut simplement mettre en place un contexte favorable qui permette aux élèves de s’engager véritablement dans la création. « Seulement la créativité humaine peut changer les circonstances de la vie », affirmait encore Beuys.

Le deuxième travail débute par l’appréciation de trois œuvres d’art : La Guernica de Picasso, un proverbe illustré par Bruegel et un des hiboux de Pitseolak Ashoona. On aborde le travail de Picasso par le biais de son œuvre Guernica. J’amène les élèves à faire un parallèle entre l’anéantissement de cette ville d’Espagne par l’aviation allemande, en 1937, et ce qui se passe, actuellement, en Iraq et en Afghanistan. On échange sur l’absurdité de la guerre et sur notre incapacité à se comprendre et à vivre ensemble. Pour les peuples qui vivent dans la peur, il ne peut y avoir de liberté d’esprit puisqu’il n’y a ni respect ni paix ni compassion. Je présente, par la suite, Bruegel et sa façon d’enseigner à travers les proverbes qu’il a illustrés. À partir de l’exemple du gros poisson qui mange les plus petits, j’amène les élèves à comparer cette situation avec ce qui se vit souvent dans le monde contemporain. Puis, on discute de Pitseolak et de sa condition de femme dans le contexte inuit. On parle de son art, de ses représentations de hiboux, de sa vie quotidienne et de son attachement à la nature. Je rappelle aux élèves l’importance de la nature qui nous donne des leçons de vie. D’ailleurs, Léonard De Vinci avait déjà constaté cet apport en ces termes : « Seul l’est notre jugement, qui attend d’elle des choses étrangères à son pouvoir ».

Pour chacun des artistes, deux plages de création sont réservées. D’abord, un travail au crayon et à l’encre de Chine et puis, une réalisation en couleur, avec des crayons de cire, du pastel ou de la tempera Au début, les élèves vocifèrent. Ils me disent que je demande beaucoup trop de travail. Je ne dis rien. Je sais que le travail et la répétition sont la mère de l’apprentissage. La répétition du geste est formatrice. J’essaie de travailler avec eux à partir de mon regard.. Ils doivent apprendre à travailler de façon autonome. Je me déplace dans la classe; j’accorde de l’aide, je donne des conseils. J’échange avec les élèves sur divers sujets. J’essaie de réduire la distance qui nous sépare. Tout ce qu’ils font, je le fais aussi, mais je travaille sur des formats plus grands. Cette création en parallèle fait disparaître la distance entre les élèves et moi. La hiérarchie devient moins visible. À la fin de chacun des projets, j’expose les travaux. Il s’installe, progressivement, une sorte de ccompétition entre les élèves. Ils deviennent plus exigeants envers eux-mêmes. J’organise une exposition qui sera présentée à des élèves d’autres classes et à des enseignants de l’école.

Donner du temps à chacun

J’ai des difficultés avec Mohamed. Il me dit que l’art ne sert à rien. Il aime le football européen. Il est le leader de la classe et, à plusieurs occasions, il en influence la dynamique. Quelques élèves suivent son exemple. Si « Momo » a envie de faire du bruit, les autres élèves font de même. Momo n’a pas envie de travailler. Le temps passe. Il préfère jouer aux jeux électroniques sur son téléphone portable. Il sait que c’est interdit, mais il n’essaie même pas de se cacher. Je m’assois près de lui. Je lui demande s’il connaît Pelé, le grand footballeur. Il me dit « Oui », surpris que je connaisse quelque chose sur son domaine d’intérêt. On discute de la vie de ce sportif et de sa façon de s’entraîner et de jouer. Le temps passe. Momo a omis de faire deux réalisations. Un nouveau cours commence à partir de l’œuvre de l’artiste Pitseolak. Momo arrive en classe et me demande du matériel. Je lui en donne et il retourne à sa place. Il travaille pendant une heure trente sans arrêt et sans rien dire. Il réinvente le hibou de Pitseolak en utilisant des couleurs vives. Il représente l’oiseau comme un soleil. Je suis étonné et je comprends. C’est l’âme de Momo qui est là. J’expose le dessin. Beuys avait raison. La classe prend fin. On se serre la main. Le troisième projet consiste à réaliser une affiche pour annoncer la pièce, Les rhinocéros, d’Eugène Ionesco. J’amène les élèves à discuter du phénomène de « rhinocérisation » de l’homme. On échange sur le fait que, parfois, l’humain est condamné à répéter les bêtises du passé. On discute de la guerre. Le travail de peinture, avec de la gouache, de l’aquarelle et de l’encre de Chine, commence. Les élèves mettent beaucoup d’effort. C’est le premier travail où je sens un réel engagement dans la création.

J’ai des difficultés avec Guillaume. C’est le plus rebelle de tous mes élèves. À l’école, il est le « boss » d’un petit groupe d’élèves. Pendant les pauses, le groupe traverse l’école pour montrer son pouvoir. On m’a dit que Guillaume n’a pas de parents et qu’il vient de la Colombie. Il a une feuille de route et tous les enseignants le surveillent puisqu’il près du renvoi. Pourtant, l’échec d’un élève est aussi l’échec de l’enseignant. Je dois trouver une solution. Dans ma classe, le comportement de Guillaume laisse aussi à désirer. À un moment donné, j’aperçois son agenda décoré de graffitis. Je crois avoir trouvé une piste. Je lui demande s’il veut du matériel pour faire un projet à partir de graffitis. Un élève mentionne qu’il est interdit de dessiner des graffitis, mais comme je ne connais pas ce règlement, j’invite Guillaume à s’asseoir à ma place. Je lui donne du papier de qualité et de très bons marqueurs. Il se met à inventer des graffitis. Il travaille jusqu’à la fin du cours. Il part sans rien dire. J’ai l’impression d’avoir assisté à la rencontre entre le petit prince et le renard.

J’ai de la difficulté avec Chaïma, la sœur de Mohamed. Son esprit est entièrement monopolisé par son cellulaire. Elle le regarde sans arrêt. Elle parle et rit beaucoup, en plus de faire du bruit. Je ne comprends pas. Je suis tenté de penser qu’il n’y a pas de différence entre nous et que nous parlons la même langue. Pourtant, tout ce qu’elle crée, elle le détruit à la fin du cours et, de mon côté, je récupère ses brouillons et je les mets dans son portfolio. J’ai de la difficulté avec Liu, Xu et Yan. Ce sont des joueurs de cartes invétérés. Je conclus un pacte avec eux. Une fois leur travail terminé, ils ont le droit de jouer en silence. Avec eux, je me transforme en gardien du temps. J’insiste pour qu’ils travaillent jusqu’à ce qu’il reste dix minutes avant la fin du cours. J’invente des choses à réviser, à faire. J’ai de la difficulté avec Jun qui m’a traité de con. Il est très bien habillé. Il porte toujours une chemise blanche impeccable. À chaque fois qu’il entre toujours dans la classe, il crie. Lorsque je le rappelle à l’ordre, il dit encore « Quel con! ». J’ai compris. C’est une façon de s’exprimer qu’il emprunte à des expressions de la langue chinoise. Par contre, durant les activités d’art, il écoute les consignes et demeure très concentré tout au long du travail. Il s’arrête lorsqu’il est convaincu que tout est fait. Il est très exigeant envers lui-même. J’ai des difficultés avec Michail. Il refuse de travailler. Il ressemble à un lutteur sumo. Il aime les arts martiaux, même s’il ne les pratique pas. Il est paresseux. Mais la paresse n’est-elle pas une forme d’intelligence? On discute des arts martiaux. Je lui explique que leur pratique ne vise pas à répondre à une agression mais à apprendre à se maîtriser, à contrôler sa pensée et ses actes. « Comment ça? » s’étonne-t-il. Je lui raconte l’histoire d’un élève à la quête d’un maître qu’il trouve enfin. Ce dernier lui demande de faire la vaisselle. Il accomplit cette tâche durant deux ans bien que, quotidiennement, le maître, sans s’annoncer, vient le battre. À un moment donné, l’élève comprend ce qui se passe et il se prépare à la venue du maître en adoptant une position défensive. Ce jour-là, le maître lui dit : « Aujourd’hui, on peut commencer les leçons. Tu es enfin prêt ».

Une vision élargie

La relation entre les élèves et moi évolue. Nous commençons à nous accepter. Dans chaque classe, j’ai des élèves qui dessinent beaucoup. Parmi eux, il y en a qui ont l’intention de poursuivre leurs études dans des domaines liés à l’art. Ils me demandent des conseils. Ils m’apportent leurs portfolios. J’essaie d’adapter mon enseignement à leurs besoins et à leurs intérêts. D’autres élèves sont des graffiteurs bien que ce soit interdit à l’école. Ils s’investissent beaucoup dans leurs dessins. Je leur apporte des livres et des photos de graffitis provenant de différents pays. J’attends le moment opportun pour introduire cette forme de création. Finalement, quand je les sens prêts j’annonce le projet sur les graffitis et je leur donne le matériel nécessaire. Cependant, les élèves ne répondent pas à ce qui est attendu. Je comprends qu’il s’agit de quelque chose de très personnel qu’on ne peut pas toujours obtenir sur commande. J’ai aussi identifié une autre catégorie d’élèves : les dessinateurs de mangas. Ils ont des cahiers entiers remplis de différentes représentations de mangas qu’ils copient et dont ils s’échangent les modèles. Ils sont plutôt introvertis. Ils dessinent des mangas, même pendant la pause.

La fin de mon contrat approche. Ma relation avec les élèves va bien. Ils connaissent mes habitudes et mes exigences et je connais leurs préoccupations. Je décide de faire un projet sur l’exploration des médias. Avec Maria, une enseignante de français, nous décidons de planifier un projet sur le rôle et l’impact des médias avec des groupes de troisième, quatrième et cinquième secondaire. Comme amorce, on choisit la poésie Familiale de Jacques Prévert qui fait référence aux parents qui encouragent leurs enfants à faire la guerre. Puis, les élèves sont invités à visionner une présentation « Power Point » comprenant vingt images sélectionnées parmi des nouvelles récemment publiées sur Internet. En conclusion, on présente la chanson des Cowboys fringants Si tu penses un peu comme ça, un manifeste contre la guerre. Un questionnaire amène les élèves à réfléchir sur la relation qu’ils établissent avec les médias.

J’installe l’ordinateur et le projecteur dans la classe. Avec les groupes de quatrième et de cinquième secondaire, tout se passe bien. J’accueille ensuite un groupe de troisième secondaire. Les élèves sont un peu bruyants. Dans la présentation « Power Point », il y a des images de la guerre en Iraq. Sarah, Sofia et Noura crient en chœur : « Fuck Israel ». Je comprends immédiatement l’influence de l’information transmise par le milieu familial. « L’Environnement, c’est nous », disait Krisnamurti. Tant que les élèves ne seront pas en mesure d’analyser les informations qu’ils reçoivent, ils demeureront incapables de poser un regard critique sur ces informations et de porter un jugement averti. L’éducation familiale, scolaire et sociétale doit prendre en considération cette dimension afin de former des jeunes conscients et engagés. Comme le suggère le Dalaï Lama « chacun d’entre nous est responsable de toute l’humanité. »

Épilogue

Lors des dernières rencontres, j’annonce à mes élèves que mon contrat touche à sa fin. On se souhaite bonne chance. On se serre la main. Je constate que j’ai beaucoup appris de mes élèves. L’enseignement est un processus de vie qui se négocie à chaque instant. J’ai l’impression que ce n’est pas moi qui ait enseigné à mes élèves. Ce sont eux qui m’ont appris à me protéger de moi-même. Ce sont eux qui m’ont enseigné la maîtrise de soi.

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