La Muraille céleste

Ou comment un graffiti matinal gribouillé sur l’agenda scolaire peut nous mener à la réalisation d’une murale inspirée par l’oeuvre de Jean-Paul Riopelle

par Danut Zbarcea

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La nature reste une énigme: on ne la perçoit jamais dans sa totalité.

Jean-Paul Riopelle (1993)

Ce matin ensoleillé de l’automne 2015, mes élèves de 2e secondaire (classés en difficulté d’apprentissage) de L’École secondaire Saint-Luc commencent un travail de dessin et de peinture basé sur les changements esthétiques de l’art des aborigènes nomades d’Australie, après le passage destructif du colonialisme européen. Pour ne pas avoir la perception d’un présent et d’un avenir en danger, je me représente l’enseignement comme un matin ensoleillé qu’on ne doit pas tenir pour acquis, une plateforme formative fondamentale et protectrice de la liberté de penser et en dehors de tout intérêt politisé. Et dans le contexte de ce matin ensoleillé, une de mes urgences pédagogiques est d’offrir l’opportunité aux élèves de poser un regard éclairé, reflétant une compréhension du respect de l’autre et de l’environnement. Créer des parallèles entre la condition de l’autre et la leur permet aux élèves de comprendre à la fois ce qui se passe autour d’eux et d’avoir un regard global sur la condition humaine. Alors, acheminés sur cette voie socratique, mes élèves ont commencé à travailler tranquillement.

En pratique, ils ont l’air, comme tous les matins ensoleillés (ou non d’ailleurs), très fatigués ou plutôt endormis après leurs nuits infestées par l’omniprésence du monde numérique. Je passe de temps en temps parmi eux pour les encourager et pour voir comment leurs réflexions évoluent. J’arrive près de Lorenzo. Il cache d’un geste paresseux un dessin qu’il est en train de travailler avec un marqueur noir sur la couverture de son agenda. En riant, j’enlève sa main pour voir ce qu’il fait. Et qu’est-ce qu’il faisait? Il s’efforçait de graver sur la couverture en plastique de son agenda un dessin à la manière street art. « Eurêka! », me suis-je dit. Nous allons essayer de canaliser cette énergie graffiti dans la réalisation d’une œuvre collective et ce sera Lorenzo qui sera mon acteur principal. Il s’agit d’une peinture grand format que nous développerons dans la salle polyvalente comme activité complémentaire. Un panneau brun pâle en bois mesurant approximativement 4 mètres sur 2 mètres et demi attendait notre projet collaboratif. Quand j’ai vu Lorenzo gribouiller son graffiti, je lui ai promis que nous allions travailler à plusieurs sur une sorte de graffiti à la manière de l’art pratiqué par un grand artiste du Québec : Jean-Paul Riopelle.

Dès que je l’ai découvert, Riopelle a été pour moi l’artiste situé spirituellement à l’intersection de l’art animiste du temps culturel des premières nations et de l’art de son temps culturel à lui. Ce n’est pas l’enthousiasme renouvelé de la critique sur son art qui m’a intéressé, mais la sagesse visuelle universelle qu’il employait pour parler de la nature. Il en parlait non pas comme un espace appartenant à une culture définie, mais comme un espace infini d’émerveillement qui nous inclut tous en tant qu’êtres sur Terre. Il semble que c’est parfois par la création artistique qu’on arrive à avoir un regard non exclusif de la vie sur Terre. Après tant d’années de regard partiel, opposé et destructif envers la nature, effrayé par l’impact de notre passage, on envisage un retour timide vers une autre approche. Des scientifiques et des anthropologues comme Philippe Descola (2005) nous proposent de nous éloigner de la dichotomie nature – culture. Tim Ingold (2013) propose d’en finir avec notre regard culturel opposé à la nature. Bruno Latour (2004) de son côté dénonce le fait que nous posions encore un regard politico-économique sur la nature. Nourri par cet univers d’idées et de création, j’ai encouragé mes élèves à poursuivre leur exploration vers la réalisation d’un espace presque abstrait, accentué par des éléments figuratifs dans le but de donner naissance à un dialogue visuel inclusif.

Dès le début, j’ai voulu que les élèves participants au projet soient conscients que leur création allait profiter aux élèves de l’école d’aujourd’hui et de l’avenir. J’ai réussi à avoir une dizaine d’élèves volontaires, de diverses origines, tous venus d’ailleurs pour vivre au Québec dans une langue différente de la leur (des Philippines, du Mexique, de la République dominicaine, de l’Iran, du Pakistan, d’Afghanistan et de la Roumanie). Les regarder travailler m’a fait penser au « Monolinguisme de l’autre », conférence donnée par Jaques Derrida en 1992 à la Louisiana State University aux États-Unis. Dans cette communication, le philosophe soutient qu’on est lié fondamentalement l’un à l’autre par le biais de son étrangeté linguistique. Selon Derrida, on ne parle que la langue d’un autre, on ne vit que dans la langue d’un autre. En conséquence, on vit et on partage ce monde dans les limites imposées par nos monolinguismes étranges, d’où le paradoxe des tendances nationalistes et totalitaires, mais on se réunit et on se sent vraiment ensemble seulement au moment où on est capable d’utiliser une voie de communication universelle comme celle de la création de Riopelle. Il est impossible de tomber dans une voie nationaliste en regardant Riopelle, mais il l’est très possible en invoquant une idéologie née de notre monolinguisme étrange.

Après avoir présenté le projet en détail à chaque équipe, j’ai organisé un développement parallèle à plusieurs vitesses pour plusieurs projets. Les élèves qui n’ont pas exprimé le désir de participer au projet Riopelle ont continué de travailler à leurs projets basés sur l’art des aborigènes. En revanche, ceux qui se sont engagés au projet Riopelle ont commencé à fabriquer des pochoirs en carton et à réaliser les premières couches de peinture constituant la base du travail final. J’ai assuré la supervision de tous ces projets qui se déroulaient simultanément. Une fois établi le pacte de confiance et de respect, tout s’est bien passé. Dès que les pochoirs ont été prêts, Lorenzo a commencé à réaliser la partie finale de la peinture avec de l’acrylique aérosol (du bleu ultramarin profond, du jaune et du rouge brillants, du brun terreux, du noir et du blanc lumière). À ce moment-là, j’ai réalisé que Lorenzo savait très bien manier la peinture aérosol, mieux que j’aurais pu lui montrer; il ne semblait pas du tout étranger à la technique et abordait ce travail de peinture à l’aérosol comme un maitre. Nous avons regardé ensemble quelques œuvres de Riopelle pour comprendre comment il faisait ce travail en utilisant des plantes et des objets pour faire ressortir leurs traces visuelles à travers une sorte de peinture daguérotypique. Nous avions déjà les pochoirs, des formes de feuilles différentes, des oiseaux, mais aussi une collection de plantes séchées. Un mois avant de commencer le travail, deux équipes avaient créé une sorte d’herbier temporaire, des plantes de formes naturelles expressives que nous avons utilisées aussi pour la création des pochoirs. À l’aide de tout ce matériel préparé à l’avance, nous pouvions maintenant finaliser notre grande murale un peu dans le style des automatistes dont Riopelle a fait partie à un moment donné.

Dans notre composition, que les élèves de l’école ont appelée La muraille céleste, le message visuel à transmettre à des élèves qui le vivent au présent et qui vont le vivre à l’avenir dans cette école a été un message d’inclusion, d’équilibre, d’harmonie et de sérénité. Trop souvent et très facilement, on tombe aujourd’hui dans un imaginaire exclusif, d’incompréhension, de jugement sans respect et d’antipathie.

Il semble que nous ayons scindé la terre, comme si elle nous appartenait – votre pays, le mien, votre drapeau, son drapeau, la religion d’ici et celle de l’autre, là-bas. Le monde, la terre est divisée, en morceaux. Nous nous battons et nous disputons pour la possession, et les politiciens exultent de pouvoir maintenir cette division, sans jamais considérer le monde comme un tout. (Krishnamurti, 1983)

Trop souvent, on regarde la Terre comme un simple objet de marchandisation et de discorde en oubliant que ce n’est pas nous qui soutenons et protégeons ce miracle qui s’appelle la Vie dans l’Univers. L’ironie nous fait signe : toutes nos universités, bibliothèques et connaissances ne nous aident pas à protéger ce miracle, la Vie, mais peuvent nous aider à le détruire plusieurs fois en quelques secondes, comme à Hiroshima, par un matin ensoleillé. Alors, à quoi bon l’enseignement?

Bibliographie

Descola, P. (2005). Par-delà nature et culture. Paris: Gallimard.

Derrida J. (1998). Monolingualism of the Other os The Prosthesis of Origin. Stanford: Sanford University Press.

Érouart, G. et Séguin, F. (1993). Entretiens avec Jean-Paul Riopelle: suivis de Fernand Seguin rencontre Jean-Paul Riopelle. Montréal: Liber.

Ingold, T. (2013). Marcher avec les dragons. Paris: Zones sensibles.

Krishnamurti, J. (1983, 11 mars). Dernier Journal. Consulté à l’adresse http://www.krishnamurti-france.org

Latour, B. (2004). Politiques de la nature. Comment faire entrer les sciences en démocratie. Paris: La Découverte.

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