Les arts aux adultes

Un moyen de persévérance et de réussite scolaire pour les jeunes à risque

par Martin Lalonde

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Martin Lalonde

Martin Lalonde

Chargé de cours, éducation artistique, faculté des Beaux-arts, Université Concordia

Biographie

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Plus de dix ans après le début de l’implantation des programmes de la réforme du système éducatif québécois, force est de reconnaître que le renouvellement des perspectives pédagogiques a été profitable au développement de nouvelles initiatives en éducation artistique. Les objectifs liés au renforcement du rôle socialisant de l’école et à l’intégration des matières au sein de projets d’apprentissage, ainsi que le principe des compétences transversales représentaient des concepts qui, pour plusieurs, étaient en effet déjà inhérents au domaine des arts.

Dans la perspective d’un parcours scolaire intégré, concret et culturellement fort, tel que la réforme l’envisageait, l’école de la Cité des arts du Centre des 16-18 ans (secteur de l’éducation des adultes de la Commission scolaire Marie-Victorin) a pour but de renforcer l’engagement et la réussite scolaire des jeunes raccrocheurs, et ce, en confiant aux arts (visuels, médiatiques et dramatiques) le rôle de catalyseur des apprentissages. Cet article propose un retour sur la conception, la réalisation et l’implantation de ce projet novateur, mais nous rappellerons d’abord les objectifs de la réforme sur lesquels ce programme s’est aligné et nous aborderons du même élan la question plus large du rôle des arts dans la motivation scolaire. 

Retour sur la dernière réforme

Si la plupart des corps enseignants de la province se sont montrés réticents aux volontés du ministère de l’Éducation au moment de l’implantation de la réforme, beaucoup de jeunes enseignants qui ont fait, comme moi, leurs débuts à cette époque ont reconnu la valeur des intentions du Ministère et ont basé leur pratique et leur développement sur ces nouveaux principes éducatifs. Aussi, en dehors de tout le brouhaha médiatique et de toute la mauvaise presse à son endroit, il convient de rappeler les objectifs de cette réforme. Celle-ci visait, dans un premier temps, à redonner du sens aux contenus enseignés, à renouveler les curriculums et à défragmenter la classification disciplinaire. Dans un deuxième temps, le Ministère souhaitait remettre à l’avant-plan le rôle socialisant de l’école tout en permettant à l’élève de tracer des liens entre son milieu de vie, son contexte de formation et ses objectifs professionnels.

Nous devons reconnaître aujourd’hui que l’absence de ces objectifs dans l’ancien programme a résulté en d’importantes failles dans notre système éducatif, failles dans lesquelles ont glissé nombre de jeunes en mal de motivation et d’intérêt et pour qui le parcours scolaire en était un vide de sens et de signification. Je fus moi-même un de ces étudiants, et c’est d’un milieu où les arts étaient relégués au rang d’activité occupationnelle et où seuls importaient les résultats des cours de base que j’ai décroché au milieu des années quatre-vingt-dix.  Pourtant, encore aujourd’hui, nos écoles secondaires produisent cette clientèle de décrocheurs qui se dirige ensuite tout droit vers l’éducation des adultes en quête de ce que Catherine Tourrilhes (2008) désigne comme un « passeport social » qui leur permettra d’échapper à la marginalisation et qui leur ouvrira les portes de la Cité et du monde professionnel.

Des jeunes à l’éducation des adultes

La chercheuse Julie Marcotte de l’Université du Québec à Trois-Rivières s’est penchée récemment sur cette nouvelle clientèle qui remplit les bancs d’école du secteur de l’éducation des adultes, les jeunes raccrocheurs (Marcotte, Fortin et Cloutier, 2012). Les résultats de ces études révèlent que les jeunes adultes forment désormais la majeure partie de l’effectif étudiant des Centres d’éducation aux adultes (CÉA), ce qui vient confirmer des faits loin d’être nouveaux pour les professionnels de ce secteur. En effet, déjà dans les années quatre-vingt-dix, l’éducation des adultes accueillait les décrocheurs qui, dès seize ans, abandonnaient leurs études pour intégrer « enfin » les CÉA, établissements où ils étaient en mesure de cheminer à leur rythme tout en étant traités comme des adultes. Ces écoles de la deuxième chance ont un mandat très clair du Ministère, celui de réintégrer dans le secteur éducatif ces adolescents aux profils divers et de les scolariser de telle sorte qu’ils puissent accéder à la formation professionnelle.  Mais, comment y arriver ? Pour le Centre des 16-18 ans de la CSMV, la réponse a été de développer une offre de formation en arts visuels et médiatiques s’appuyant sur le fort potentiel de motivation scolaire que recèlent les arts.

Art et motivation scolaire

Lieury et Fenouillet (1997) ont habilement décrit le problème de la motivation scolaire comme reposant sur « un réapprentissage de la réussite ». Selon eux, tout se joue entre la contrainte et l’autonomie : l’échec répété dans un contexte de contrainte résume l’expérience des élèves en difficulté dans les institutions scolaires régulières. C’est pourquoi, dans le contexte de l’éducation des adultes, il est primordial de mettre de l’avant une structure pédagogique où l’élève choisit lui-même de participer. Selon Viau (1994), les besoins de cette clientèle en difficulté se situent au niveau du renforcement de la motivation intrinsèque, concept qui repose sur la compétence perçue et sur l’autodétermination. En effet, lorsqu’une action est autodéterminée par le sujet, « la compétence perçue de l’individu sera proportionnelle à l’effort fourni ». Cela signifie que, lorsque l’élève fait lui-même le choix de poser une action, s’il y met le moindre effort, un sentiment de compétence s’ensuivra, ce qui fera naître la motivation. Ce concept est diamétralement opposé à la motivation extrinsèque qui, elle, établit ses bases sur la compétition sociale et l’ego de l’élève. Dans ce contexte, plus l’effort est grand et le résultat, moindre par rapport aux autres, plus l’ego de l’élève en sera négativement affecté et plus l’individu sera démotivé.

Or, comme l’a démontré une vaste métaanalyse réunissant plusieurs recherches provenant de différents contextes aux États-Unis (Catterall, Dumais et Hampden-Thompson, 2012), l’enseignement des arts permet la mise en place d’espaces où chaque individu est en mesure de se reconstituer afin de réintégrer un parcours scolaire positif. À ce sujet, le National Endowment for the Arts affirmait, en 2012, qu’une exposition prolongée des jeunes du primaire et du secondaire à des programmes pédagogiques en arts amenait des améliorations significatives dans les résultats de l’ensemble des matières académiques. Cette étude soutenait également que la participation à long terme à des programmes en arts augmentait le niveau d’engagement scolaire de ces jeunes en difficulté en plus de comporter par la suite des effets positifs sur leur engagement civique et citoyen.

Le cas de la Cité des Arts

C’est sur ces fondements qu’a été mis sur pied, en 2010, le programme de La Cité des arts dont nous tracerons maintenant l’historique, de son contexte d’émergence à son cadre actuel de fonctionnement.

Vers un département en éducation artistique et médiatique

Lorsque je fus engagé par la direction du Centre des 16-18 ans, en 2004, celle-ci cherchait un nouvel éducateur pour construire un curriculum d’enseignement des arts spécifiquement destiné aux jeunes décrocheurs afin de varier l’offre de service des CÉA de la CSMV. C’est alors qu’a été développé un cours optionnel de création en arts plastiques ayant pour but de renforcer la motivation scolaire des jeunes et de les outiller dans leur démarche d’orientation socioprofessionnelle tout en leur permettant d’obtenir les crédits optionnels de deuxième cycle du secondaire.

Par la suite, une variété de sigles multidisciplinaires ont été développés en fonction de la capacité des arts à représenter un canevas de fond pour l’intégration pédagogique. Ces sigles ponctuels de 25, 50 ou 75 heures, créés en collaboration avec les conseillers pédagogiques et les enseignants de chacune de ces matières, permettaient par exemple aux arts visuels de servir de discipline de base pour des activités d’apprentissage en méthodologie, en français, en mathématique, en histoire ou en insertion sociopersonnelle. C’est d’ailleurs par le biais de ces développements et de ces collaborations que s’est peu à peu dessiné le projet d’établir définitivement, au Centre des 16-18 ans, un département d’éducation artistique offrant des cours en arts plastiques, médiatiques et dramatiques.

Objectif 1 : Réintégration socioacadémique

Le curriculum de la Cité des arts est structuré de manière à couvrir l’ensemble du parcours scolaire du jeune et à encourager ses réussites dans les matières de base. C’est pourquoi l’espace de création artistique doit d’abord en être un de liberté, d’expression et d’expérimentation. Or, le jeune raccrocheur n’a, en général, pas vécu d’expériences constructives dans ses cours en arts plastiques au secondaire : ayant été laissé à lui-même dans des classes disparates et des contextes chaotiques où le contact individuel avec l’enseignant était inexistant, son processus de création n’a pas, la plupart du temps, bénéficié d’un encadrement adéquat pour soutenir et encourager l’initiative, l’expression personnelle et le partage. C’est pourquoi notre objectif, lors du premier semestre, en est un de réinsertion socioacadémique, au sens où nous reconstruisons les bases d’une relation de confiance entre l’élève, l’éducateur et le groupe.  Qu’il s’agisse de cours d’art dramatique où les jeunes réalisent des activités de connaissance personnelle, d’improvisation ou de communication, de cours d’arts plastiques où ils sont confrontés à différents métiers et à différentes pratiques, ou de cours d’arts technologiques où ils consultent et produisent des contenus médiatiques sur la toile en formant des communautés d’intérêts réelles ou virtuelles, l’objectif est le même : réinvestir le jeune de ses propres capacités à choisir ses directions dans un parcours scolaire ponctué de réussites personnelles et académiques. C’est en transférant graduellement la nature de l’expérience scolaire d’un espace négatif de contrainte vers un espace volontaire et positif que ce travail se réalise durant la première année.

Objectif 2 : Réussite scolaire et orientation

Cet objectif de renforcement du sentiment de compétence est certes le plus saillant de notre programme. Or, nous devons aussi tenir compte de ce qui survient après ces premières expériences artistiques positives puisqu’un des facteurs majeurs contribuant à l’abandon scolaire des jeunes adultes est l’absence de perspective professionnelle et que c’est avec l’intention d’obtenir une qualification leur permettant d’accéder au marché du travail que certains réintègrent le réseau scolaire.

Dans chacune des matières artistiques, les activités d’apprentissage se proposent donc d’explorer une variété de médiums, de techniques, d’approches et de concepts de manière à présenter à l’élève un large éventail de pratiques professionnelles pouvant être reliées aux arts. Notre objectif n’est pas de former des artistes, mais bien d’utiliser les arts pour opérer un survol de l’ensemble des domaines techniques et professionnels accessibles aux jeunes, et ce, à travers la conception et la réalisation de projets. Là est l’objectif principal de la deuxième année de formation : que l’élève soit en mesure d’identifier ses intérêts et ses aptitudes naturelles et qu’il les développe à l’intérieur de projets personnels significatifs pour lui et pour son parcours. Les élèves qui complètent avec succès la deuxième année de formation en arts sont donc généralement conscients de leurs compétences, de l’orientation de leur pratique et des perspectives qui s’offrent à eux. Le programme des arts leur donne l’opportunité d’œuvrer et d’expérimenter dans un espace physique concret où des échanges et des négociations ont lieu. Cet espace agit comme le contrepoint de l’espace pédagogique régulier dans lequel ils ont eu à évoluer jusqu’ici et dans lequel ils ont échoué. C’est précisément dans le but de faire contraste à cet espace orienté surtout vers le transfert des savoirs disciplinaires que le département des arts a été créé.

Conclusion

Après trois ans d’existence officielle, le programme de la Cité des arts a fait ses preuves quant à la pertinence de l’éducation artistique lorsqu’il est question de renforcer la motivation et l’engagement scolaire. Les jeunes qui fréquentent le Centre le font par choix et la présence du département des arts contribue directement à leur assiduité et à leur réussite scolaire. Les enseignants réguliers de l’établissement soutiennent le programme et interagissent avec les éducateurs en arts afin de continuer à développer une offre de service adaptée à la clientèle et à ses besoins qui évoluent d’année en année. En ce sens, le programme est un modèle d’intégration des matières et de redéfinition du rôle des arts dans le contexte de la formation scolaire des jeunes.

La dernière réforme du système éducatif aura ainsi eu pour mérite de susciter des questionnements sur l’efficacité des pratiques pédagogiques en vigueur et de renouveler les méthodes et les approches, en donnant une place plus importante aux arts. Or, la réflexion ne doit pas s’arrêter ici. L’exemple de la Cité des arts montre que l’éducation artistique sera amenée à jouer un rôle débordant largement le cadre disciplinaire dans l’évolution du curriculum de formation de l’école québécoise; les défis reliés à l’étude et à l’implantation des technologies en sont des exemples probants.

Bibliographie

Catterall, J. S., Dumais, S. A., Hampden-Thompson, G. (2012). The Arts and Achievement in At-Risk Youth: Findings from Four Longitudinal Studies. Rapport de recherche du National Endowment for the Arts. Washington, DC.

Lieury, A. et Fenouillet, F. (1997). Motivation et réussite scolaire. Paris. Dunod.

Marcotte, J., Fortin, L., et Cloutier, R. (2012). Portrait personnel, familial et scolaire des jeunes adultes émergents (16-24 ans) accédant aux secteurs adultes du secondaire : identification des facteurs associés à la persévérance et à l’abandon au sein de ces milieux scolaires. Récupéré de http://www.fqrsc.gouv.qc.ca/upload/capsules_recherche/fichiers/capsule_35.pdf

Tourrilhes, C. (2008). Construction sociale d’une jeunesse en difficulté: Innovations et ruptures. Paris. L’Harmattan.

Viau, R. (1994). La motivation en contexte scolaire. Montréal. Éditions du Renouveau pédagogique.

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