Les dessins de Vincent

Imitation et autonomie créatrice

par Suzanne Lemerise

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Suzanne Lemerise

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Mon petit fils Vincent est né en 2004. Il vient tout juste d’avoir sept ans. Il dessine régulièrement depuis l’âge de trois ans. Entre 2007 et aujourd’hui, j’ai photographié près de 580 dessins de lui. Pourquoi écrire un texte intitulé «Imitation et autonomie créatrice» ? Il me faut expliquer l’origine de ce questionnement : Vincent a un frère ainé, Philippe, âgé de dix ans. Ce dernier a beaucoup dessiné. Ma documentation compte plus de 600 dessins exécutés par Philippe avant l’âge de sept ans. J’ai été très surprise à l’époque de constater que Philippe a d’abord imité les dessins de ses parents et qu’ensuite, il a dessiné uniquement d’après des modèles observés ou imités, objets placés devant lui ou images copiées intégralement ou en partie; aucun personnage, aucune ligne de base, aucun soleil dans un coin, rien. À 6 ans, le dessin d’un objet simple en projection ne posait aucun problème pour lui alors que Piaget et Lowenfeld affirment que cette habileté est très tardive. En 2008, j’ai écrit un article sur ce type de dessin spontané intitulé : «Les dessins de Philippe de 3 à 7 ans : observation, mémoire et imitation de modèles»1 Ma conclusion était que Philippe n’entrait dans aucun des modèles de développement graphique que je connaissait et qu’il se révélait un extraordinaire dessinateur.

Quand Vincent a commencé à dessiner, je me suis posé quelques questions dont je souhaite vous faire part. Vincent aurait-il lui aussi une passion pour le dessin? Serait-il perturbé par les cris d’admiration des adultes devant les dessins de Philippe ? Serait-il influencé par les dessins de son frère et surtout par sa manière de dessiner à l’aide de modèles ? Pour répondre à la première question, on peut avancer que Vincent aime dessiner, mais jusqu’à tout récemment, il accordait moins de temps que son frère à chaque dessin. Quant à la deuxième question, je ne crois pas que l’attention des adultes centrée sur les performances de son frère ait troublé Vincent mais elle a probablement aidé à soutenir son intérêt pour le dessin puisque que les adultes y accordaient tant d’importance. Quant à la troisième question, je comparerai les attitudes et façons de faire des deux enfants pour y répondre.

Vincent a un tempérament fougueux et spontané. Dès deux ans et demi, on pouvait saisir que son plaisir était de tracer des lignes avec une rapidité presque fulgurante et dans un deuxième temps, il traitait les couleurs avec la même intensité gestuelle. Rien à voir avec les gestes mesurés et calculés de Philippe qui colore très sagement les formes en lien étroit avec l’image ou l’objet observé. Très tôt, Vincent s’est défini comme un vibrant coloriste et même un tachiste. Les couleurs débordaient les formes et n’avaient généralement aucun lien avec celles d’un objet réel. On avait toujours l’impression qu’il traçait un croquis, une idée vite transcrite sur une feuille. Vers l’âge de quatre ans et demi, on a vu quelquefois apparaître une ligne de base, une ligne de ciel et un soleil toujours situé dans le coin gauche, ce que son frère n’a jamais fait. Depuis l’âge de six ans, on a observé un changement notable : Vincent travaille davantage ses dessins, même s’il adore se faire la main en multipliant les premiers jets exécutés rapidement. Il accorde une plus grande attention aux formes, aux tracés, il trouve plaisir à peaufiner les couleurs quand il décide de finir un travail. Son énergie est canalisée, presque contrôlée.

Qu’en est-il de ses thèmes de prédilection ? Dès l’âge de trois ans, le champ d’intérêt principal de Vincent était de dessiner des moyens de transport et surtout des autos inventées, des centaines d’autos, de toutes les formes et évidemment multicolores. Depuis plus d’un an, il dessine sans relâche des animaux réels ou inventés, surtout des dragons et des monstres et il est fortement inspiré par ses livres de lecture préférés et par le jeu de Pokémon. En l’absence de cartes, les deux frères dessinent leurs propres personnages pour poursuivre l’aventure. Vincent est aussi un incroyable bricoleur, collant, scotchant, épinglant tout ce qu’il peut trouver pour réaliser une idée, une manière bien à lui d’explorer la troisième dimension. Lorsque j’ai écrit l’article sur les dessins de Philippe, j’ai montré les travaux des deux enfants à Monique Brière ; cette dernière me disait que Philippe était d’abord un excellent dessinateur tandis que Vincent se révélait plus créatif. On peut donc avancer que chacun des enfants a développé une démarche artistique autonome.

J’en arrive maintenant à répondre à la troisième question : Vincent a-t-il été influencé par son frère ? Et bien oui, essentiellement par les thèmes choisis. Le résultat formel, le rendu si on veut, est très différent, mais les champs d’intérêt de Philippe se reflètent très tôt chez Vincent. J’ai trouvé plusieurs dessins où Vincent imite carrément son frère particulièrement dans les dessins d’animaux et de poissons. Il est arrivé à quelques reprises qu’ils aient dessiné un même animal sur une même feuille. J’ai aussi trouvé une photo où Vincent observe des autos-jouets placés devant lui, ce que faisait Philippe régulièrement ; chez Vincent, ce n’est pas habituel. Comme son frère, il a fait quelques tentatives de reproduire une image, mais il n’a pas poursuivi dans cette voie. Aujourd’hui, il arrive que Vincent demande la collaboration de son frère pour l’aider à dessiner les pattes de son animal par exemple. Dans la vie quotidienne, ils ont des intérêts communs dans leurs jeux et échangent énormément sur leurs découvertes. On peut ainsi avancer que l’autonomie de Vincent est quand même soutenue par des thématiques développées d’abord par son frère et par l’habileté de celui-ci à lui donner un coup de main.

Par ce court témoignage sur les dessins de Vincent, je souhaitais illustrer comment l’autonomie artistique d’un jeune enfant, son style personnel si l’on veut, peut se développer harmonieusement tout en étant influencée par un contexte familial et culturel. Depuis des décennies, on sait que l’imitation est partie intégrante du développement psychologique et mental de l’enfant. Il n’est donc pas étonnant qu’elle devienne également une stratégie d’apprentissage du dessin libre chez plusieurs enfants. Les dessins de Vincent illustrent bien que l’imitation ne limite pas nécessairement l’élan artistique, ni l’affirmation d’une personnalité créatrice.

1 Lemerise, S. (2010). Les dessins de Philippe de 3 à 7 ans : observation, mémoire et imitation de modèles. Actes du colloque sur la recherche en enseignement des arts visuels. Montréal 2008. Montréal, CRÉA Éditions. 53-58.

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