Quand le théâtre de papier se renouvelle

par Julia Waks

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Julia Waks

Julia Waks

Enseignante spécialiste en art, École Philip E. Layton (EMSB)

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Comment créer une histoire et l’animer? Comment pouvons-nous enseigner de manière efficace une variété de sujets en utilisant une méthode atypique promouvant des apprentissages approfondis tout en incorporant les arts visuels dans le processus? L’art du théâtre de papier dans une salle de classe permet d’explorer comment les étudiants peuvent développer des histoires et des idées avec des matériaux accessibles, peu coûteux et avec peu de techniques pour créer des représentations visuelles miniatures créatives. L’exploration par le théâtre de papier permet aux élèves d’apprendre à résoudre des problèmes en partant de la conception d’un projet jusqu’à l’atteinte d’un résultat final. Dans un tel projet, les élèves se transforment en conteurs, en créateurs de marionnettes, en scénographes, en décorateurs de théâtre et en interprètes. L’article suivant présente des exemples qui ont été réalisés en salles de classe et qui démontrent comment le théâtre de papier peut être implanté dans un programme d’enseignement des langues en y enrichissant les contenus.

J’ai été introduite au théâtre de papier lors d’un atelier pratique de cinq jours conduit par un membre de la troupe de théâtre de papier Great Small Works (http://www.greatsmallworks.org/). En participant à l’atelier, j’ai vite découvert comment cette approche pouvait être utilisée dans les classes de primaire. J’ai donc décidé de proposer un projet collaboratif, dans lequel j’agirais comme animatrice bénévole, à un ancien enseignant de mon fils. Puisqu’au final, ce fut une expérience réussie pour tout le monde (enseignants, élèves et moi-même), j’ai proposé ce projet de nouveau à mon professeur d’accueil durant un de mes stages de formation dans une école primaire. Chaque expérience m’a permis de réévaluer et d’améliorer mes méthodes de travail, le matériel utilisé, ainsi que le processus d’évaluation (une étape importante pour tout enseignant titulaire).

Avec mon expérience de plus de 20 ans en tant que graphiste et en tant que peintre (Baccalauréat en arts visuels en 1991), avec mon expérience en tant que professeur d’art (baccalauréat en enseignement des arts en 2012) et avec ma passion croissante pour l’art des marionnettes et le théâtre de papier, j’ai décidé d’approcher un collègue enseignant de la première année du primaire, ainsi qu’un ancien professeur d’anglais pour proposer une leçon à leurs élèves dans le but de créer des pièces de théâtre uniques. Cette fois-ci, j’ai aussi inclus mon amie et collègue Nina Pariser en tant que partenaire. En plus de nos expériences communes d’enseignement en camps de vacances et de cours parascolaires, ma collègue détient un baccalauréat en littérature anglaise (théâtre et études culturelles), un baccalauréat en enseignement des arts, ainsi que des années d’expérience en tant qu’animatrice dans plusieurs programmes de création pour enfants allant même jusqu’à l’utilisation de la vidéo. Le succès continu de ce projet était possible grâce à sa manière d’aider et de guider les élèves dans leur travail de groupe. Il était également important pour moi que nous partagions la même philosophie pédagogique, surtout dans nos manières de guider les tout-petits en les laissant s’épanouir. Nous partagions aussi la même philosophie pédagogique en tant qu’éducateurs et lorsque nous pouvons travailler sur des projets de cette nature, nous en apprenons toujours plus! Quant à notre approche en tant que partenaires, nous avons, à tour de rôle, introduit les projets et guidé les élèves à travers chaque étape du processus de création.

Une fois de plus, les enseignants du primaire que j’ai sollicités étaient extrêmement heureux de nous accueillir dans leur classe pour collaborer sur un travail avec leurs élèves. La beauté du théâtre de papier est qu’il peut s’adapter aux deux disciplines et aux deux niveaux à travers l’évaluation des apprentissages. C’est leur participation active, leur capacité créative en résolution de problèmes, l’organisation de leur travail individuel, ainsi que leur capacité à travailler en groupe qui étaient évaluées. Tous ces critères d’évaluation étaient importants pour chaque enseignant avec qui nous avons collaboré, puisque ce projet ne faisait pas partie du programme disciplinaire, mais représentait plutôt une méthode d’apprentissage. Ces pièces de théâtre avaient aussi l’objectif d’aller au-delà des limites de la classe; elles sont ainsi devenues une expérience communautaire et une célébration pour les parents, les autres groupes et les membres de l’administration. Tous ont pu voir le produit final dans le cadre d’un vernissage où une représentation de la pièce était donnée.

Après quelques expériences positives avec un public de 5e année, j’étais contente d’avoir l’opportunité de travailler avec des élèves de 1re année et de voir comment le théâtre de jouets pouvait être une expérience aussi enrichissante pour les jeunes apprenants. En travaillant avec Nina, nous avons décidé d’adapter le théâtre — au lieu d’utiliser une scène de jeux en bois, nous avons opté pour une simple boîte de céréales de large dimension comme élément de base de scène. Les élèves de cette classe en particulier étaient des jeunes anglophones en immersion française. Après avoir rencontré leur enseignant titulaire, nous avons décidé d’utiliser une histoire/une leçon qu’elle avait déjà présentée en classe. C’était l’histoire d’« Ève la chèvre », une histoire simple utilisée pour enseigner l’utilisation de l’accent grave en français. Suite à notre présentation à la classe, Nina et moi avons expliqué que notre rôle serait d’aider les élèves à transformer la petite histoire d’Ève en pièce de théâtre avec des marionnettes. De plus, nous avions expliqué qu’avec notre aide, ils allaient pouvoir créer leurs marionnettes, l’arrière-plan et la scène. La réaction des élèves est passée de l’excitation à la curiosité sur les étapes de déroulement du projet. Nous avons séparé le groupe en deux et avons décidé que chaque groupe allait créer leur propre version de la même histoire. Nous nous étions alloué six périodes d’une heure avec les enfants. À la fin de ces six périodes, ils ont interprété leurs représentations finales devant leurs camarades de la première année.

Avec notre soutien et nos directives, les enfants ont créé leurs personnages en utilisant du papier, du carton, des marqueurs et des bâtonnets en bois. Chaque enfant a participé à la conception de la scène de marionnettes. Ils ont choisi ensemble l’image de l’arrière-plan et quelques élèves se sont portés volontaires pour créer l’image de fond avec de la peinture tempera sur du papier cartonné robuste. La création de la scène et des marionnettes a nécessité deux périodes en classe. Les quatre autres périodes ont porté sur le jeu avec les marionnettes et la performance. Chaque apprenant a pu manipuler les marionnettes et raconter l’histoire afin que chacun puisse déterminer le rôle qui lui convenait le mieux. Les élèves ont appris comment faire avancer les marionnettes sur la scène, comment déterminer la séquence d’actions qui composent l’histoire, comment se pratiquer à se concentrer sur leur rôle et comment repérer les moments dans l’histoire où ils doivent bouger les marionnettes qui leur sont attribuées. Tous ces efforts ont renforcé l’idée que la pratique est utile et nécessaire afin que la pièce prenne forme. Puisque c’était un cours de français langue seconde, certains élèves éprouvaient de la difficulté à lire en français. Cependant, ces mêmes étudiants excellaient en tant que marionnettistes. D’autres élèves se sentaient plus confiants à conter, et dans certains cas, à mémoriser leurs rôles. Ils ont récité leurs textes avec engouement et fierté. Les jeunes ont vite compris que s’ils voulaient que la pièce prenne forme, ils devaient tous travailler en équipe. En général, c’était le facteur de motivation le plus important pour eux. Le succès de cette représentation a aussi été grandement dû à l’enthousiasme et au soutien de leur enseignant titulaire qui aidait les jeunes à se pratiquer lors des jours où nous étions absentes.

Le projet suivant a été créé par deux élèves de 5e année dans une école publique d’immersion française dans le quartier Notre-Dame-de-Grâce à Montréal. Ici aussi, l’enseignant titulaire a décidé d’incorporer l’apprentissage du théâtre de papier à son programme linguistique. En organisant une visite de l’exposition sur l’impressionnisme au Musée des Beaux-Arts de Montréal, nous avons décidé que ce projet de théâtre de papier se concentrerait sur l’histoire de l’impressionnisme et du postimpressionnisme. Les élèves ont été évalués à travers leur travail d’écriture d’histoires (un précurseur à la rédaction finale de leur scénario de théâtre), ainsi que sur leur participation active à chaque étape de la conception de la représentation finale. Suivant leur visite du musée, Nina et moi avions travaillé sur un horaire hebdomadaire d’une heure par classe. Nous avons débuté le projet en novembre et nous avons proposé de travailler avec les classes jusqu’en mai.

Nos premières visites se sont concentrées à introduire la classe à cinq toiles postimpressionnistes (deux par Van Gogh, deux par Seurat et une par Monet). Les élèves devaient observer les toiles attentivement et exprimer leurs critiques en se référant à leurs sens de l’odorat, de l’ouïe, du toucher et de la vue. Nous avions préparé un feuillet sur les points importants à observer dans les toiles de chaque artiste. Ce feuillet était lu et discuté en classe. Les discussions sur les artistes se sont avérées être les éléments accrocheurs pour motiver les élèves à partager leurs commentaires, à poser leurs questions et à discuter ouvertement des situations difficiles telles que la stigmatisation de la maladie mentale et les attitudes s’y rattachant (en rapport à Van Gogh).

La session suivante, les élèves devaient compléter un travail écrit avec des questions spécifiques qui leur permettait de développer une histoire basée sur les informations au sujet des artistes et des oeuvres à inclure dans la pièce. Ainsi, nous avons demandé aux élèves de réincarner l’artiste qu’ils avaient choisi — de se mettre dans leur peau et de vivre leur vie. Le travail d’une page devait être écrit dans le style d’un journal intime évoquant le déroulement d’une journée. Les élèves étaient ensuite divisés en groupes de cinq. Chaque groupe était assigné à une des cinq toiles étudiées en classe. Le deuxième travail écrit consistait à créer une histoire qui incorporerait l’artiste, l’oeuvre et certains faits appris sur l’histoire de l’oeuvre. Nous avons insisté auprès des élèves pour que leurs histoires soient transformées en pièces de théâtre de marionnettes dans le but qu’elles puissent présenter une brève histoire de l’art aux plus jeunes.

Une fois les histoires écrites, nous avons introduit les élèves à l’art du théâtre de papier à l’aide d’une présentation PowerPoint, de feuillets explicatifs, ainsi qu’à l’aide d’exemples réels créés par des élèves du même âge. Ce fut une occasion pour eux de poser des questions sur les diverses tâches à compléter afin de réaliser leur pièce. Nous avons présenté au groupe une boîte contenant les marionnettes, les accessoires, les décors et le scénario. Certains membres de l’équipe avaient débuté le travail sur les marionnettes, tandis que d’autres s’affairaient encore à la conception du décor. Pour les décors de ce projet, le groupe allait apprendre à créer l’effet de profondeur à l’aide de trois différents panneaux d’arrière-scène.

Une fois de plus, nous avons fourni tout le matériel nécessaire tel que la structure de base de la scène, une grosse boîte épaisse pour créer leur proscenium, du carton, du papier, des pastels à l’huile, des marqueurs, des ciseaux, du tissu pour les rideaux et même une petite table lumineuse et un ordinateur portable. Durant cette étape de production, certains élèves se sentaient plus à l’aise de dessiner les personnages des marionnettes, d’autres préféraient développer le concept du proscenium, tandis que les autres voulaient créer les décors et les accessoires. Les élèves ont pu manipuler une variété de matériaux pour assembler les différentes composantes du projet. En créant chaque élément, ils étaient en mesure de résoudre des problèmes selon différents critères et en conformité avec leur pièce de théâtre et leur histoire.

L’avantage de travailler avec une scène miniature est de permettre aux élèves d’adopter facilement deux rôles – celui de l’artiste et celui du public. Donc, une des étapes du processus de résolution de problèmes était de demander aux élèves de disposer leurs marionnettes et leur décor sur la scène et de se déplacer devant la scène pour évaluer le point de vue du public. Nous avions remarqué que pendant que certains élèves déplaçaient leurs marionnettes, d’autres observaient la scène afin de juger par eux-mêmes si le résultat était assez clair. Si ce n’était pas le cas, ils apportaient des changements jusqu’à ce que l’histoire soit claire et précise pour tous. Grâce à leurs efforts communs, ils parvenaient à trouver des solutions. Malgré le fait qu’ils aient travaillé au sein d’équipes distinctes, il arrivait souvent que les élèves d’une équipe différente étaient plus rapides à trouver une solution aux problèmes d’une autre équipe. Dans ce cas-ci, les solutions étaient bien accueillies. Par conséquent, une atmosphère de solidarité et d’harmonie a régné tout au long du projet. La classe s’est finalement transformée en une sorte d’atelier et de studio coopératif.

L’expérience du théâtre de papier a permis aux élèves d’avoir la chance de mettre la main à la pâte dans le cadre d’un travail collaboratif visant à réaliser une courte pièce de théâtre destinée à leurs camarades. Ils ont pu enrichir leur sens de la coopération tout en apprenant à respecter les idées et à contribuer à celles de leurs pairs. De plus, ce type de collaboration a exigé des apprenants qu’ils fassent preuve de gentillesse et de tempérance envers les membres de leur équipe et de leur classe. Finalement, ce projet a été à la source d’un grand sentiment d’accomplissement. Avec de la pratique, les apprenants ont développé leur confiance à animer leurs personnages, à créer des effets sonores ou à manipuler les marionnettes durant la représentation. Ce projet a laissé beaucoup de liberté aux élèves, car chaque marionnette était unique. Nous avons pu évaluer les apprentissages des élèves par le résultat de la représentation finale, mais c’est le processus de création qui a été le plus parlant à ce sujet. Afin d’illustrer ce dernier point, Nina, le professeur d’accueil et moi-même avons documenté l’ensemble du processus en capturant des photographies des enfants en train de travailler et nous avons créé une mosaïque à afficher dans l’école (sous forme d’une présentation PowerPoint), pour accompagner la représentation finale de la pièce de théâtre. Les apprenants comme le professeur d’accueil ont ressenti beaucoup de fierté quand ils ont eu la chance de revivre tous les moments dédiés à ce projet. En affichant la documentation de leur travail ainsi que les pièces utilisées dans la représentation lors du vernissage, nous avons pu renforcer le sentiment de communauté qu’ont partagé entre eux les élèves, les enseignants, les parents et l’administration de cet établissement.

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