Une marche historique autoguidée dans l’Griff

La promenade comme médium d'expérience

par Martin Lalonde

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Martin Lalonde

Martin Lalonde

Chargé de cours, éducation artistique, faculté des Beaux-arts, Université Concordia

Biographie

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Introduction

Débordante d’histoire, variée dans ses origines et vaste en étendue, Montréal est une ville riche de son patrimoine architectural et humain. Mais nous avons parfois tendance à l’oublier, préoccupés que nous sommes par les seules perspectives économiques. Cette posture face à notre héritage urbanistique est malheureusement le lot de la plupart des villes de la province. Combien d’histoires et de récits renferment encore les édifices des siècles derniers avec lesquels nous cohabitons toujours? Quelle est aujourd’hui leur lègue que peuvent-ils nous apprendre sur qui nous sommes et vers où nous nous dirigeons? Et pour nous en éducation artistique, comment peut-il être pertinent aujourd’hui d’aborder les liens intimes qui existent encore entre l’histoire, les bâtiments la matière même de la ville et ses habitants?

La marche : une matière de l’éducation artistique

Depuis quelques années déjà, une nouvelle forme de manifestation artistique collaborative émerge dans différents milieux, celle de la marche. Couplée aux pratiques des artistes qui l’entreprennent, le mouvement dans la ville, dans le paysage devient acte de découverte, de création et d’apprentissage. Augmentée par les technologies des réseaux mobiles, la simple promenade en ville se transforme en véritable visite au musée, en authentique expérience  de présence, de rencontre et de création. De ce point de vue, la marche laisse aussi entrevoir de nouveaux territoires pour les éducateurs artistiques cherchant à renouveler leur approche afin que s’intègrent aux pratiques créatrices des élèves les valeurs et les connaissances propre à l’environnement dans lequel ils évoluent.

Dans l’Griff : le projet

J’ai complété en 2013 un vaste projet de recherche sur l’histoire du vieux quartier ouvrier de Griffintown. L’objectif derrière de cette entreprise était de célébrer, par le biais de la création artistique, la mémoire des gens, des bâtiments et de l’histoire de cet étonnant quartier aux frontières du canal Lachine et du Vieux-Montréal. C’est pourquoi j’en suis venu à élaborer une méthode qui ouvrirait l’accès à Griffintown, qui permettrait au public de s’engager directement dans son histoire et dans ses multiples espaces humains et architecturaux. Je voulais avant tout que les gens sortent, qu’ils bougent et qu’ils vivent l’expérience de ces lieux.

La promenade autoguidée était donc le format le plus approprié à mes objectifs. Elle donnait au public un outil facile de découverte qu’ils pouvaient adapter à leur rythme, à leurs intérêts et à leur propre contexte d’utilisation. C’est sous la forme d’un site web mobile et d’un guide PDF que se sont finalement incarnés les multiples contenus qui constituent et accompagnent cette marche autoguidée dans l’Griff.

L’artiste éducateur

Un des premiers outils pédagogiques de l’éducateur artistique est sa propre démarche de création. À travers mes réalisations, je cherche à offrir quelque chose à la population, des idées, des témoignages,  des histoires. Je veux en apprendre sur les populations qui incarnent le passé de cette ville, sur les événements qui constituent leur identité actuelle. Ce qui importe vraiment de partager à mon avis, c’est l’histoire d’un milieu et surtout l’histoire des gens qui y ont existé. Je suis avant tout un communicateur d’idées, c’est pourquoi je me perçois comme un éducateur.

Genèse du projet

C’est donc premièrement à travers des promenades à la découverte de ce quartier que des reportages photographiques ont émergé. Les bâtiments les plus saillants, les perspectives les plus représentatives furent ainsi capturés. De ces images est né le besoin d’en apprendre sur les récits derrière ces bâtiments, derrière ces paysages urbains. Ces recherches ont mené à des rencontres, des rencontres d’abord avec des historiens, puis ensuite avec des hommes et des femmes ayant vécu le vingtième siècle dans ce quartier. Leur témoignage a été à la source de mon inspiration de revisiter les images et les réinterpréter dans le dessin. Combinant notes, écritures réflexives, documents photographiques, œuvres picturales et animation graphique, ce corps de création a représenté la matière première pour la production d’un guide de découverte interactif de Griffintown destiné au grand public.

L’animation graphique, une pratique nouvelle pour moi il y a encore quelques années a représenté un des fondements formels de ce projet. La découverte du médium et l’apprentissage de ces secrets se sont effectués en simultanée dans le processus de création d’ensemble. Au fur et à mesure que se constituaient les différents dessins de cette série, les méthodes de capture de l’animation s’effectueaient au même rythme que mes échanges avec les populations locales. Les animations de mes dessins des bâtiments de Griffintown ont illustré d’une certaine manière l’évolution de mes réflexions et de ma compréhension du quartier. L’expérience de ma présence à l’intérieur de ces espaces s’est principalement manifestée à travers mon art.

Se déplacer du lieu à l’homme

C’est avec trois générations de la famille Mercier que je me suis entretenu et ai parcouru le terrain. Les dessins et les animations sont teintés du souvenir des événements que j’ai eu la chance d’entendre et de partager avec les Mercier. En évoquant le nom d’une usine, au détour d’une ruelle ou assis sur un balcon surplombant l’ensemble du quartier, ces gens m’ont livré des témoignages et des récits qui ont pris vie à travers les images et les tableaux que j’ai reconstruits dans cette oeuvre.

La formule peut paraitre stéréotypée, mais nous pouvons affirmer que la marche peut donner les attributs du Musée à n’importe quel paysage. Se promener avec des témoins d’une époque dans le milieu même où leur vie s’est déroulée dévoile une multitude de contenus, élicite une abondance de souvenir, transformant par la même occasion l’expérience du vivre au sein de ce lieu. Comme les photos peuvent réveiller l’histoire, le fait de déambuler dans ces rues et de se trouver en ces endroits nous donne l’occasion d’apercevoir comment on vivait dans une autre époque.

La famille Mercier incarne Griffintown en quelque sorte. Les rencontrer, les écouter, échanger et se déplacer avec eux dans le décor de la ville, cela permet au public de vivre une expérience plus profonde et plus significative de l’histoire de ce quartier. Le guide que j’ai créé représente donc une façon de donner à accès ces témoignages oraux, visuels et physiques.

Dans l’Griff : les ressources

Beaucoup de matériel est issu de ce vaste projet : un documentaire sur la famille Mercier, un site web, un guide de découverte du quartier, des œuvres picturales du paysage urbain, des ressources pédagogiques sur Learn.qc.ca de même que l’exposition et les événements de lancement qui auront à l’automne prochain.

Mentionnons ici que le guide pédagogique est une des pièces qui résume le plus complètement l’essence de la démarche de ce projet. Qu’il s’agisse des questions de recherche s’étant postulé à l’origine, de la posture en face du patrimoine architectural et humain d’un quartier de la ville, des défis de création artistique lors des mouvements dans l’espace urbain jusqu’à l’appropriation et la synthèse de l’expérience, l’objectif était d’offrir une procédure méthodologique concrète aux éducateurs et aux élèves des écoles de la province afin qu’ils se l’approprient et qu’ils génèrent eux-mêmes les histoires de tous ces autres lieux héritage qui vieillissent et disparaissent lentement de notre paysage urbain et social sans que nous y portions attention.

Comme nous l’avons souligné plus tôt, il y a tellement d’histoires et de quartiers de la province et du pays dont l’histoire n’est pas racontée. Il est important que les jeunes et les éducateurs investissent l’espace dans lequel se définit notre entendement du vivre ensemble pour que surgissent les ressemblances, les différences, pour qu’émergent des préoccupations communes et pour que soit nourri et entretenu le terreau de l’écoute et de l’échange.

Conclusion

Danslgriff est avant tout un exercice de mémoire sur l’identité du quartier à travers la découverte de son architecture et de l’histoire des populations qui ont habité ces espaces. Ce travail exposé aujourd’hui représente une vision renouvelée des possibles de l’éducation artistique. L’oeuvre n’est manifestement plus seulement la création d’une pièce matérielle ou conceptuelle, d’un dessin ou d’un enregistrement. L’idée de l’oeuvre réside dans la combinaison de différents artéfacts qui raconte une histoire lorsqu’ils sont combinés, mais aussi lorsqu’ils sont vécus par un individu ou un public qui en fait l’expérience dans un lieu donné. Il y a des liens entre le contenu créé et l’environnement qui l’a vu naitre. Ce sont ces combinaisons, ces incarnations du local, mais aussi ces appropriations, ces remixs, qui présentent un intérêt pour les éducateurs du monde des arts afin que continuent de se transformer les messages du leg historique des lieux que nous habitons. Les bâtiments d’une ville appartiennent à sa population, cette population appartient aussi aux édifices qui l’abritent. Quel est aujourd’hui le sens d’une telle affirmation? Quel sera le leg architectural et humain de notre génération?

Notes

Les ressources mentionnées dans cet article sont accessibles sur le site Danslgriff.ca

Le lancement du guide de visite et du documentaire s’effectueront en septembre 2015 au Centre d’histoire de la ville de Montréal.

Le guide de découverte du quartier est accessible sur  griffintowntour.com

La traduction française est en cours.

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