Art intelligent : L’enseignement et le commissariat artistique avec intelligence artificielle.

Par Alexandra L. Martin
31 octobre 2025

Si l’intelligence est déterminée par la capacité d’apprendre, elle est donc représentée par l’ensemble des processus qui composent cet acte d’apprentissage. Ces processus, divers et subtils, varient en fonction des objets de l’activité, mais témoignent toutefois de la nature processuelle et dynamique de l’intelligence (Sternberg, 2020 : 57). L’intelligence artificielle imite cet aspect de l’intelligence humaine, et s’avère donc en tant qu’un outil à l’éducation et l’enseignement dans plusieurs domaines.  

Tout comme l’acquisition des connaissances des êtres humains qui se réalise via des systèmes et des processus socio-cognitifs en dévoilement continu, l’intelligence artificielle (IA) se manifeste par l’amalgame d’algorithmes. Chaque algorithme est composé d’instructions pour une tâche (Volland, 2018, cité dans Cisek, 2021, p. 21), soit pour le traitement de données ou la génération de contenu en texte, image ou tout autre médium. L’intelligence artificielle a connu des avancements majeurs ces dernières années dans l’agrégation de structuration codique pour la réalisation de systèmes algorithmiques de plus en plus complexes et performants. La puissance innovante de l’architecture d’apprentissage profond Transformer, introduite par une équipe de chercheur·e·s à Google Brain en 2017, se distingue des autres modes de traitement automatique des langues en raison de son mécanisme d’attention, un programme qui démultiplie des niveaux de classement d’information au sein du traitement de données (Vaswani et al, 2017). Cette architecture a révolutionné la génération de texte et d’œuvres visuelles par IA, qui requiert toutefois des compétences de traitement de langue puissante, afin de recevoir et bien interpréter les requêtes ou instructions fournies par un·e utilisateur·rice. Cette amplification des systèmes d’apprentissage permet donc le nuancement des mêmes processus chez les individus, quoiqu’ils diffèrent si grandement de celles des machines. Elle mobilise également les capacités des élèves à l’école, non seulement dans la compréhension du langage et la résolution des problèmes, la raison et la planification, l’interaction et la collaboration, mais également dans l’appréciation des images et des créations artistiques. Dans sa manière de reproduire ce que nous cultivons comme compétence chez les élèves, l’IA s’avère comme un outil à l’enseignement artistique autant que linguistique et scientifique. 

 

En mai 2023, trois chercheur·e·s de l’équipe de recherche en Littératie médiatique multimodale, Nathalie Lacelle, Eleonora Acerra et Sylvain Brehm, avec Samar Besada une enseignante de français au Collège Villa Maria, ont guidé un groupe d’élèves de 3e secondaire dans une séquence pédagogique utilisant des intelligences artificielles, spécifiquement Midjourney et ChatGPT, en classe de français. Par la suite, les chercheur·e·s ont mandaté une équipe commissariale menée par Alexandra L. Martin pour la mise en ligne d’une exposition autour d’une réalisation artistique créée à partir de la collecte de données, ainsi que des créations artistiques réalisées à l’aide de l’IA. L’objectif de l’exposition n’était pas de mettre en valeur les compétences génératives de Midjourney, ChatGPT et les autres IA les plus communes de nos jours, mais de dévoiler la collaboration conceptuelle, linguistique, et visuelle qui a lieu tout au sein des activités d’apprentissage et artistiques entre humain et robot. Cet objectif a été atteint au sein de l’exposition qui en résulte, Art intelligent, une expérience en ligne présentant des œuvres visuelles créées par des artistes et practicien·ne·s assisté·e·s par des IA côte à côte avec une remédiatisation visuelle et sonore des devoirs des élèves.  

[Figure 1]

Légende : La page d’accueil du site Web de l’exposition en ligne Art intelligent (2024), où les visiteur·euse·s pouvaient choisir l’œuvre à visualiser et consulter les informations sur l’exposition.

 

Le but de cet exercice de recherche-création était non seulement de diffuser les réalisations des pratiques novatrices avec des technologies à la frontière de l’innovation, mais d’investiguer et de nuancer le processus d’échange, de dialogue et de collaboration qui a lieu entre une IA et les humains lors de la création écrite et visuelle dans un contexte pédagogique. Comment l’IA peut-elle diversifier les réflexions de création ? Comment peut-elle nourrir l’interprétation et l’appréciation des œuvres visuelles et textuelles ? Comment mettre à la lumière les pratiques d’enseignement mobilisant les IA ? 

Il était également question d’intégrer l’usage des IA à la réalisation de l’exposition et du site Web qui l’hébergeait. Comment est-ce que les IA facilitent-elles ou réduisent-elles la main-d’œuvre lors de la programmation d’un site Web autant au niveau que celui de l’utilisateur·rice ? Quels défis se présentent ? Quelles transformations dans l’environnement de création numérique peut-on observer ?

L’expérience du public faite lors d’une exposition est primordiale dans le travail de commissariat, qui exige un investissement de connaissances visuelles, textuelles et sociales pour encadrer la réception et interprétation des exposants. Le rôle du·de la commissaire est déjà transformé par l’exploitation de la plateforme numérique, c’est-à-dire par l’exposition d’œuvres sur un site Web. Comment est-il transformé davantage par l’implication des IA lors du processus curatorial ? Comment exposer les échanges des élèves avec les IA de manière à la fois subtile et frontale ? Comment rendre visibles les pratiques d’enseignement et d’apprentissage lors de la mobilisation des IA ?   

Une exposition en collaboration avec IA 

Dans cet article et dans l’exposition présentée, nous nous intéressons à deux formes d’expression dans un amalgame de pratiques interdisciplinaires : l’écriture et les arts visuels. Alors que l’expression écrite est bien comprise sous l’onglet ‘art littéraire’ ou même ‘art textuel’, il nous parait important de distinguer les deux, afin de souligner l’essence pluridisciplinaire de la recherche-création, du commissariat en ligne et des arts visuels, et ce, dans le cadre de l’exposition en ligne Art intelligent, accessible à artintelligent.ca entre le 26 avril et le 31 octobre 2024.  Lancée au colloque du partenariat Littérature québécoise mobile Des histoires à l’avenir : Littérature, créativité et littératie en culture numérique en avril 2024, et faisant partie des programmes artistiques de The NEXT et du congrès international (UN)LINKED de la Electronic Literature Organization la même année, l’exposition a représenté un rassemblement de plusieurs pratiques en création numérique – c’est-à-dire de la création artistique, linguistique, programmatique et interfacique.1 L’ensemble des éléments composant Art intelligent témoigne du mode collaboratif et interdisciplinaire de la création avec l’IA, via laquelle on peut commenter et nuancer notre rapport avec celle-ci. 

En mai 2023, dans le cadre du projet de recherche-action MultiNumériC (FRQSC 2020-2023) mis en contexte précédemment, les chercheur·e·s et l’enseignante de français ont accompagné les élèves dans une séquence pédagogique intégrant l’usage d’intelligences artificielles, en particulier Midjourney et ChatGPT. 

  • D’abord, en préactivité, les élèves devaient :
    1. Écrire une réponse à deux questions : Comment pouvons-nous nous engager dans un monde dont le sens nous échappe ? et Quelle est la limite éthique de l’engagement ? Nous précisons que les élèves ont dû répondre aux questions sans intervention des IA, et étaient encouragés à alimenter leurs réponses au vu des œuvres littéraires du programme de l’année, entre autres La femme qui fuit d’Anaïs Barbeau-Lavalette, Kukum de Michel Jean, En attendant Godot de Samuel Beckett et La vie devant soi de Romain Gary.
    2. Lister un ou quelques extraits des textes littéraires du programme qui les avaient le plus marqués
    3. Répondre à une troisième question : Comment s’engager malgré l’ennui de la vie et l’attente d’on ne sait quoi ?
  • Pour la deuxième partie, les élèves ont sélectionné de la liste des extraits littéraires des titres du programme, qu’ils ont fourni à Midjourney pour générer des images. Avant la génération d’images, iels devaient projeter et décrire leurs attentes quant aux images, d’hypothétiques défaillances de la part de l’IA à interpréter la ou les citation(s). Iels avaient le droit de faire plusieurs tentatives, mais à la fin il fallait choisir une image, expliquer pourquoi celle-ci, et s’exprimer sur le résultat au regard de leurs projections initiales. Iels devaient également décider si, à leur avis, l’IA avait finalement bien interprété la citation en question.
  • Par la suite, les élèves ont demandé à ChatGPT de générer un texte poétique, dramatique ou narratif, sur un thème de leur choix à la manière d’un artiste de leur choix. Certains ont investi la voix de Victor Hugo, d’autres Fred Pellerin, et l’un·e a même choisi Mao Zedong. Ensuite, iels devaient expliquer leur choix de style du texte, du thème et de la personne incarnée par ChatGPT.
  • Finalement, iels devaient faire générer un dernier texte en style d’un manifeste sur la question Les machines alimentent-elles le non-sens du monde dans lequel nous évoluons ? Iels devaient relire et modifier, ou laisser inchangé, le texte généré selon leur jugement critique.

La collecte portait non seulement sur les images générées, mais sur les justifications de chaque élève quant à la sélection de prompt littéraire fourni à Midjourney pour générer des images, ainsi que leurs interprétations et appréciations de ces dernières. Dans leur analyse des productions des élèves, Acerra, Brehm et Lacelle ont trouvé que même lorsque le lien entre le prompt littéraire et l’image générée parait faible, « la reconfiguration subjective des images et des textes de départ, dont témoignent les justifications les descriptions et les interprétations des productions de Midjourney, est plus explicitement reconduite à l’extrait » (Acerra et coll., 2024b, par. 47), démontrant l’importance de la séquence pédagogique pour la création de sens et d’interprétation entre texte et image chez les élèves. 

Au-delà d’une recherche plus traditionnelle avec collecte de données quantitatives et qualitatives, les chercheur·e·s ont également choisi de créer l’opportunité d’une recherche-création qui pourrait s’engager et dévoiler différents savoirs issus de leur expérience. Ainsi, à l’automne 2023, l’équipe de commissariat a reçu les documents anonymisés créés par les élèves, documentant leur traversée de la séquence pédagogique qui les a amené·e·s à cocréer et à réfléchir sur et avec les intelligences artificielles, avec le mandat d’en créer une exposition en ligne.   

Dialogue avec l’IA : un échange nourrissant 

L’usage d’une IA au sein d’une activité d’expression devient d’intérêt particulier grâce à l’aperçu qu’il donne du cheminement non seulement de l’activité même – l’évidence d’une séquence pédagogique bien conçue et réalisée – mais des réflexions qui ont guidé les démarches des élèves. Cette séquence servait non seulement à la construction des savoirs littéraires, mais également au développement d’« une posture critique vis-à-vis des productions des IAG » (Acerra, Brehm, & Lacelle, 2024a ; par. 1). Dans cette perspective, les échanges avec Midjourney et ChatGPT, et les commentaires des élèves représentent une négociation de valeurs : qu’est-ce qui leur importait en choisissant des extraits, en choisissant les images qui correspondaient « le mieux » ? Les matières générées n’étaient donc d’intérêt que lorsqu’elles étaient mises en relief par les justifications ou même les désapprobations des élèves.  

Notre démarche de remédiation devait donc mettre en lumière la variabilité de la corrélation des images générées par rapport aux extraits littéraires fournis à l’IA comme requête. Les documents anonymisés représentaient un ensemble de données en forme de document Word ou Google Doc avec les journaux des élèves rédigés à l’ordinateur. Les images générées étaient colligées dans les documents, commentées chacune par les élèves, et sans correction ou commentaire de l’enseignante ou d’une autre personne externe. Notre équipe pouvait donc consulter les réflexions des élèves tout au long de la séquence pédagogique. 

L’intérêt principal était la manière dont les élèves ont abordé la question de l’image ou du texte les plus appropriés, en évaluant de manière subjective leur propre satisfaction par rapport aux résultats de l’IA. Nous pensons que cela valide non seulement l’utilisation de l’IA comme méthode légitime pour l’élaboration d’une activité qui permet l’évaluation par l’enseignant·e la compréhension d’un·e élève face au matériel proposé. Cette utilisation crée davantage un pont affectif et communicatif entre l’élève et l’ensemble de l’œuvre traitée en salle de classe. Les chercheur·e·s Acerra, Brehm et Lacelle (2023) qui ont mené la collecte de données initiale ont pu repérer trois types de rapports textes-images : (1) la redondance, impliquant la congruence entre les informations portées par les contenus générés, (2) la complémentarité, qui « se fonde généralement sur la reprise d’un seul élément de l’extrait » et (3) la syllepse, qui désigne « la disjonction entre les informations textuelles et celles véhiculées par l’image » (Acerra, Brehm, & Lacelle, 2024b; par. 60-62). 

À ce sujet, la justification de choix d’image d’un· des élèves nous apparait intéressante : « J’ai choisi cette image, car selon moi, elle représente le mieux la citation. Bien sûr ce n’était pas ce que ma description mentionnée précédemment, mais cela m’a permis de voir ce que l’IA aurait interprété par cet extrait. » L’interprétation faite par l’IA de l’extrait littéraire du roman Kukum fourni par l’élève n’est pas prise de manière littérale, au contraire elle contribue à une réflexion plus élargie de l’élève.  Il s’est avéré que les processus de consultation et de création vécus par les élèves impliquaient un dialogue en constante évolution, ou un monologue tenu par chaque élève en collaboration avec les IA qu’ils investissaient. Avec Élisabeth Savard, stagiaire au laboratoire de recherche Lab·yrinthe, notre mission consistait non seulement à transformer les documents de travail en une expérience artistique, mais aussi à créer un environnement en ligne qui reflèterait et témoignerait de l’expérience cocréative et processuelle des élèves avec l’IA.   

La création artistique à l’aide de l’IA 

Le commissariat en ligne constitue une activité de recherche-création, investie des questions de recherche analysées sous un angle aussi artistique que scientifique. Alors qu’un·e commissaire ne prend pas le rôle d’un·e artiste, iel sollicite tout de même sa propre créativité lors de ses activités curatoriales, témoignant de l’hybridité de la pratique, ce que constate Chantal Provost dans sa récension de la recherche-création au Québec (Provost, 2022). Au sein d’un projet qui s’intéresse à l’écriture avec les IA, il est donc question d’investiguer, via intervention créative, les processus d’écriture, de génération de texte et d’image autant que l’intersection entre l’interprétation textuelle en représentation visuelle. De la même façon que les images peuvent être porteuses de sens linguistique par le biais d’un récit ou de leur interprétation, la langue écrite se dévoile non seulement comme une transcription de la communication orale, mais davantage comme un système d’expression visuelle et artistique.

Le commissariat consiste donc à encadrer les exposants, proposant des interprétations des signes visuels et textuels, sans dénier le rôle d’interprétant·e du public et sans prendre la place des exposants. Il s’agit d’un équilibre de pratique, qui contribue à la poétisation d’un ensemble d’éléments et à une réflexion sur la mise en place des exposants et sur la disposition des paratextes et des composants visuels. 

C’est à la fois une des libertés et une des difficultés à laquelle nous accordons de l’importance dans la création Web et particulièrement dans le commissariat en ligne : la possibilité de concevoir l’espace d’exposition au vu des exposants. Si l’aura du musée, des bâtiments logeant des œuvres d’art, imprègnent l’expérience muséale par nature, l’exposition en ligne peut, inversement, être conçue de sa fondation à sa façade pour une expérience unique aux exposants. L’infrastructure Internet se prête autant à la fugacité d’une exposition évanescente qu’à l’unicité des œuvres qu’elle héberge. Notre défi était de remédiatiser les créations et les devoirs des élèves et de les exposer côte à côte à des créations par des artistes ; il fallait donc choisir des co-exposants qui illustraient les mêmes processus de collaboration artistique avec les IA et d’apprentissage artistique que s’avéraient dans les productions des élèves. 

Un appel ouvert à propositions artistiques a été lancé auprès de la communauté et du réseau artistique de l’équipe LMM, demandant des soumissions qui abordaient les mêmes questions que celles posées aux élèves pendant la séquence pédagogique.  

Il était convenu que l’équipe de commissariat créerait une œuvre à partir des journaux anonymisés des élèves. La collecte de données et l’inclination vers l’écriture ont alimenté toute la réflexion autour de la rédaction de l’appel à projets artistiques, afin de chercher une cohérence entre les œuvres que proposeraient les artistes et les travaux remédiatisés des élèves. Il fallait, toutefois, garder un équilibre avec l’appel lancé : un argumentaire qui nourrissait les réflexions des personnes qui répondraient, mais qui restait assez ouvert pour permettre la créativité et – pour nous – des surprises.  Nous avons posé des questions de réflexion dans l’appel, inspirées de la collecte : 

1. Comment créer du sens et s’engager dans un monde dont le sens nous échappe ?

2. Comment la création de sens peut-elle constituer une activité d’apprentissage ?

3. Quelle est l’importance de l’échange [humain-machine ou interhumain] dans l’apprentissage ?

4. Quel rôle joue le ludisme dans l’apprentissage ? 

Puisque nous visions une exposition uniquement en ligne, il était également explicité dans le texte de l’appel que les propositions pouvaient constituer, sans s’y limiter, des œuvres hypermédiatiques – Web, numérique, électronique, vidéo ou sonore ; elles pouvaient exploiter le texte, l’image, le son ou bien proposer d’autres interventions artistiques. Il ne s’agissait pas de se limiter à du traitement de texte puisque la littératie médiatique multimodale témoigne de multiples modes de lectures engagés dans les processus lecturaux et sémiotiques, ainsi que les multiples types d’expression écrite et visuelle impliqués dans la création numérique. 

Deux finalistes, Joel Swanson et Aya Karpińska, ont été sélectionnés, non seulement pour l’étendue de leur pratique artistique et la variété des technologies utilisées, mais aussi pour leurs approches thématiques couvrant la petite enfance et l’enseignement post-secondaire, pour accompagner l’œuvre que nous créerons à partir des travaux d’élèves au secondaire. 

[Figure 2 : St Valentine’s]

Légende : La vignette « St Valentine’s » de l’œuvre animée Rédactions (2024), qui présente une série de gribouillages d’enfance de l’artiste animés. 

L’artiste et chercheur américain Joel Swanson, s’auto-identifiant comme « text-based interdisciplinary artist », considère le texte, manuscrit ou tapuscrit, et la langue comme étant des technologies qu’il emploie au sein de sa pratique, comme tout autre outil à sa disposition (Swanson, 2024). Pour Art intelligent, Swanson a remédiatisé une de ses œuvres précédentes, AI Text Redactions (2023), qui comprenait des impressions en grand format de ses gribouillages d’enfance, dont le texte était reconnu et effacé par la reconnaissance optique des caractères (OCR). L’OCR existe depuis des années, et alors qu’elle a été révolutionnée par les développements de l’infrastructure d’apprentissage profond appelé Transformer et proposé par Google en 2017, il est question de la provenance des données alimentant l’OCR, qui appartiennent à une base de données qui n’est pas propre à l’artiste. La taille considérable de la base de données empêche la vérification, mais il est fort probable qu’elle soit principalement composée d’extraits d’écriture manuscrite par des adultes. 

Puisque l’OCR est incapable de reconnaitre toutes les marques d’un enfant en plein processus de maitrise de l’aspect mécanique de l’écriture manuscrite, l’effacement de ses écrits est donc imparfait. Pour la nouvelle itération de l’œuvre, Swanson a animé les traces délaissées par des algorithmes randomiseurs, qui revitalisent les gestes du jeune Swanson lors du visionnement. Le gribouillage d’un enfant qui reconnait l’écriture comme un médium de communication malgré son manque de connaissance souligne l’aspect constructiviste de l’apprentissage d’écriture en tant que compétence qui évolue au fil des années. Elle est aussi intrinsèquement liée à des questions d’identité et de réalisation de soi. C’est ainsi que l’œuvre de Swanson, loin de « projeter des régimes cognitifs, perceptifs et esthétiques humains sur des machines », réussit plutôt à illustrer « la spécificité des processus cognitifs automatiques » via une mise en scène de « leurs mécanismes internes propres » (Ivanova, 2023, p. 76).  

Le titre est traduit de l’anglais, Redactions, qui veut dire « effacement » ou « censure », vers le français Rédactions ; c’est l’artiste, anglophone, qui avait proposé cette traduction, ayant communiqué sa volonté de garder la fausse traduction soulignant le rapport inhérent de l’écriture et de l’effacement. 

[Figure 3 : discorde]

Légende : La galerie composant l’œuvre discorde (2024) où les visiteur·euse·s au site pouvaient sélectionner les images individuellement pour visualiser les animations. 

L’œuvre discorde a été conçue avec l’intention de valoriser les élèves comme co-créateur·rice·s, réalisée via l’animation des images et textes des devoirs des élèves par la commissaire Alexandra L. Martin et le développeur Web Gaël Patron. L’analyse des journaux a montré que les élèves anticipaient une dissonance entre leurs intentions et les résultats produits par l’IA, notamment par scepticisme envers sa capacité d’interprétation. Toutefois, les rendus finaux se sont avérés souvent plus satisfaisants que prévu. Le titre discorde s’inspire d’un croisement entre la notion de conflit et le nom de la plateforme Discord utilisée pour accéder à l’IA Midjourney. Nous avons sélectionné des extraits d’élèves pour accompagner les images générées par IA, dans une démarche proche de la poésie retrouvée, dans laquelle du texte préécrit – souvent par d’autres que le ou la poète – est découpé ou couvert en partie, pour recréer un tout nouveau texte. Cette approche poétique n’est pas sans controverse, non seulement pour le potentiel de détournement du sens original, mais aussi pour les mêmes questions de paternité qui influencent nos discours entourant la création avec IA. Ici, nous avons évité de découper des mots, de les changer, même de les corriger. Le Collège Villa Maria2 est bilingue ; cette collecte a été faite dans une classe de français, et alors que les textes sont tous en français, le milieu bilingue des élèves est très évident à cause de la présence modérée d’anglicismes ou de coquilles. D’autres coquilles résultaient plutôt du fait que c’était une activité tapuscrite et non pas manuscrite. Pour toutes ces raisons, il nous était important de garder ces traces de contexte linguistique, médiatique, technologique, et de ne pas trancher les mots. L’objectif était de créer un équilibre entre l’émotion exprimée par l’élève et la relation entre texte et image, en soulignant soit leur cohérence, soit leur dissonance. Pour chaque image générée, nous laissions les interprétations de l’élève en question guider l’emplacement et l’animation du texte transposé. Avec Gaël Patron, développeur Web créatif, nous avons animé les extraits et les images. 

[Figure 4 : gap/écart]

Légende : Diptyque des versions française et anglaise de gap/écart (2024). 

La troisième œuvre présentée dans Art intelligent est gap/écart d’Aya Karpińska, une artiste pluridisciplinaire et designeuse UX – expérience utilisateur·rice. La pratique de Karpińska est fondée sur sa connaissance technologique et sur l’exploitation de divers outils computationnels pour explorer de différentes sphères icono-sémiotiques de la langue (Karpińska, 2024). À l’aide d’un script Python, l’artiste a collecté des textes officiels provenant de vingt établissements d’éducation post-secondaire nord-américains. Elle cherchait une diversité d’établissements à représenter, mais souvent son choix était dirigé par le fait que plusieurs n’avaient pas de politique d’utilisation, ou pointaient vers la politique d’un autre établissement. Ensuite, à l’aide de ChatGPT, Karpińska a traité les textes pour classer les 25 verbes, adjectifs et noms les plus communs. De cette liste, elle a créé un poème remix et s’est enregistrée le lisant au style de spoken word, avec un certain travail de montage audio. Par la suite, les textes de ces politiques ont été fournis un par un à GPT-4 et à Artguru pour générer des images, qui, après cela, ont composé une banque d’images qui a nourri un logiciel de production visuelle réactif au son. Lorsque la bande sonore du poème enregistré joue, le logiciel répond en produisant des visuels.

 Karpińska, qui est d’origine polonaise mais qui travaille depuis longtemps en anglais, n’a pas voulu traduire le titre, qu’elle souhaitait garder dans sa version bilingue. Pour la version française de l’œuvre, elle nous a envoyé le texte du poème remixé, que nous avons traduit avec DeepL – pour utiliser une autre IA – et relu. Cette étape de relecture par un humain est essentielle pour toute démarche de traduction avec IA, mais encore plus importante pour ce poème qui s’approche du non-sens. Par exemple, une des lignes du texte anglais était « What is our do? » une question absurde et homophone à la question « What is our due? » ou, en français, « Quel est notre dû ? ». L’IA n’était pas autonome à entreprendre ce travail d’interprétation de sens pour rendre une traduction juste à la source, qui serait plutôt « Quel est notre faire ? ». Une fois la traduction validée par Karpińska, Gaël Patron, développeur Web et désormais poète de spoken word, s’est enregistré pour la version française. Puisque les bandes sonores des deux versions sont différentes – les effets non vocaux sont identiques, mais les voix et les mots non – les visuels sont aussi différents. Ils se ressemblent parce qu’ils puisent de la même banque d’images, mais agissent en fonction du son, rendant deux itérations de la même œuvre. 

Dans gap/écart, il ne s’agit pas de désapprouver le corps professoral, ni de critiquer l’usage ou pas des IA en classe, mais de souligner le décalage entre le fonctionnement règlementaire d’un établissement d’éducation postsecondaire et les êtres humains qui agissent au sein de celui-ci. Si les IA génératives ouvrent la voie à un questionnement du fonctionnement épistémologique des multiples manifestations de l’intelligence, la connaissance et même la recherche, c’est en partie lié à l’encadrement d’un système éducatif qui se veut d’abord un système, et seulement ensuite un lieu de service aux personnes qui le composent. 

Les démarches de création des trois œuvres témoignent de plusieurs aspects. D’abord, du manque d’autonomie de l’IA, qui, malgré ces capacités de génération pratiquement illimitées, n’assigne pas de sens aux images ou aux textes qu’elle produit. Ceci s’avère comme une insuffisance du point de vue de la traduction de non-sens du poème de Karpińska (2024), mais au contraire, devient un portail à la créativité et à la réflexion, grâce à l’interprétation des images des élèves et les cohérences qu’ils y ont trouvées. Les processus de création des trois œuvres affirment ce que nous avons perçu lors de l’activité pédagogique au Collège Villa Maria : la création à l’aide de l’IA élargit le potentiel de réflexion et d’appréciation, sans déplacer le rôle du créateur humain. Autrement dit, ce sont les orientations conceptuelles des créateur·rice·s (humains) des œuvres artistiques qui déterminent la valeur esthétique d’un objet d’art. Si les élèves devaient justifier leurs choix d’images et de texte générés et intervenir davantage dans les deux pour rediriger le travail de génération de l’IA, Karpińska, Swanson, Martin et Patron ont porté le fil conducteur des réalisations des IA dans leurs propres démarches.   

 

La création d’un environnement Web à l’aide de l’IA 

Dans l’esprit de ce dialogue constant avec l’IA, Gaël Patron a utilisé Gemini et ChatGPT pour générer l’entièreté des lignes de code utilisées pour la construction du site Web qui abritait l’exposition, testant l’hypothèse que n’importe qui pouvait construire un site maintenant avec l’avènement de l’IA gratuite et accessible. Cette hypothèse a été rapidement réfutée car Patron a dû intervenir sur environ 60-75% des lignes de code générées, plus particulièrement dans les cas où Gemini fournissait des commandes de script de code inexistantes.

L’interface du site a été conçue avec Samuel Lambert, spécialiste en UX, avec qui nous prévoyions un espace qui mettait aussi en lumière les échanges quotidiens du grand public avec les IA : des systèmes de reconnaissance faciale comme mesure de sécurité des téléphones, ou qui suggèrent aux utilisateur·rice·s de Facebook de taguer les personnes reconnues sur des photos, ou des agents conversationnels comme les robots, les agents conversationnels, ou finalement des CAPTCHA, ou des tests de Turing pour distinguer les humains et les robots.

Lambert a lancé un sondage auprès de notre réseau de travail, qui permettait de scruter la perception générale du public envers les interfaces et les interactions avec les IA les plus communes sur le Web actuellement.  

  1. D’abord, le CAPTCHA serait seulement une façade, au lieu d’un vrai test, et n’obligerait qu’un clic pour la sélection des trois images correspondant à l’œuvre sélectionnée pour visionnement ; les images ne seraient pas mêlées pour éviter la surcharge visuelle.
  2. Deuxièmement, le robot serait très réduit dans ces capacités, et plutôt un agent conversationnel d’échange qu’une IA ; il est possible d’échanger avec lui, mais il ne possède qu’une banque lexique très limitée, servant principalement de l’espace d’affichage des textes de commissariat. Même réduit dans ses capacités, l’inclusion d’un robot primitif souligne la fondation du projet – l’échange linguistique ou codique duquel est née la collaboration avec les IA – et crée un rapprochement intime entre la création des œuvres dans Art intelligent avec les gestes de son public. 

Ce travail d’optimisation de l’expérience utilisateur·rice est fondamentalement pluridisciplinaire : exigeant non seulement une connaissance des pratiques de navigation des utilisateur·rice·s du Web, ainsi qu’une compréhension de comment les éléments visuels – textes, icônes, boutons, etc. – d’un site peuvent nourrir ou même nuire à l’expérience en rendant l’interface plus explicite ou plus déroutante. Le design UX des sites Web représente davantage un arrimage entre l’appréciation visuelle et artistique avec la fonctionnalité sémiotique des signes.  

Lambert a également investigué les possibilités d’usage d’IA lors de la création des interfaces. En créant la maquette pour le site Web sur Figma, le logiciel a proposé à Lambert d’utiliser AI Design Reviewer – anciennement appelé AI Pair Designer –, un plugiciel, créé par DesignPro, les mêmes créateur·rice·s de Siri pour iOS, et qui commente les maquettes et propose des améliorations basées sur les bonnes pratiques établies par de nombreuses entreprises spécialisées en UX (Figma, 2024). Alors que les créateur·rice·s de AI Design citent les directives de certaines entreprises particulières, nous n’avons aucune autre indication publique de ce que sont ces bonnes pratiques.3   

L’usage des IA lors de la création d’un site Web peut bien faciliter ou réduire la charge de travail ; ceci dit, ce n’est pas sans risque. L’intervention humaine est toutefois requise afin d’assurer la justesse de ce qui est proposé ; l’IA est également susceptible à entrainer ou même encourager l’uniformisation, c’est-à-dire, à réduire l’unicité des démarches créatives des artistes, des commissaires et des développeur·euse·s. L’ampleur de l’effet de ces outils sur nos pratiques de développement est d’évidence toujours en train de se définir.   

 

Conclusion 

La collecte de données d’Acerra, Brehm et Lacelle (2023) a donné lieu à l’exposition en ligne Art intelligent, qui mettaient en lumière non seulement les capacités génératives des IA, mais surtout la collaboration éducative et artistique entre humains et machines dans des activités pédagogiques avec celle-ci. Ce projet de recherche-création explore les dynamiques de dialogue entre IA et humain, tout en interrogeant les transformations apportées par l’IA aux pratiques d’enseignement, de création, d’interprétation, de programmation de sites Web, ainsi que de commissariat. Il cherche ainsi à comprendre comment l’IA peut enrichir la réflexion et la créativité, nourrir la réception des œuvres visuelles et textuelles, et s’intégrer de manière juste aux démarches pédagogiques.  

De nos jours, l’IA occupe l’attention de nombreux domaines, dont l’éducation artistique, susceptible à s’inscrire continuellement dans les pratiques d’apprentissage et de création ; si certains et certaines la considèrent une manifestation de l’inconscient collectif,4 le début de l’agentivité numérique, ou même le héraut d’une nouvelle révolution industrielle, les pratiques de collaboration avec l’IA dans Art intelligent représentent, par contre, un testament des délimitations du potentiel des modèles computationnels de l’IA et de la créativité qui s’épanouit dans ces contextes.  

Gina Cortopassi explique : « Aujourd’hui, l’art sur le Web négocie l’omniprésence des GAFAM et le caractère « black box » des interfaces et des plateformes tout en explorant la multiplicité grandissante des logiciels et des environnements numériques » (Cortopassi et al, 2022). Le caractère « black box » auquel Cortopassi fait référence est la boîte noire ou la boîte opaque, cette façon de représenter des systèmes dont la visualisation du fonctionnement interne est impossible. Comme en tout contexte de programmation, nous ne percevons que les entrées et les sorties du système, ce qui, par conséquent, met en évidence la nature intrinsèquement multimodale de la création numérique.  

L’investissement des intelligences artificielles lors de la création artistique et du commissariat demande, tout comme lors des séquences pédagogiques, un discernement lorsqu’elle risque d’entraver nos propres pratiques. La collaboration avec l’IA ne prend pas la place de la création innovante, mais peut l’alimenter, l’élever et diversifier les modes d’interprétation, d’appréciation et de diffusion de l’art.  

Le fondement de l’exposition interdisciplinaire Art intelligent est la multiplicité de l’apprentissage, née d’une collecte de données soulignant l’élément processuel de l’intelligence et encadrant les réflexions et les buts de l’enseignement artistique et du commissariat : mettre en lumière autant les processus de l’apprentissage que les objets qui le manifestent.  Quoique les journaux des élèves représentent l’apprentissage, les devoirs scolaires ne font pas preuve d’une connaissance acquise. Au contraire, ils illuminent la manœuvrabilité à laquelle la langue et l’écriture se prêtent lors d’une maîtrise croissante, mise en évidence par les échanges des élèves avec les IA (Acerra et coll., 2024a ; Acerra et coll, 2024b). L’intelligence, cette capacité d’apprendre, se manifeste dans l’accroissement de potentiel – d’usage, de combinaison, de multiplication.         

 

Bibliographie

Acerra, E., Brehm, S., & Lacelle, N. (2024a). Écrire « à la manière de… » avec ChatGPT au secondaire québécois. Le Français Aujourd’hui3, 69–84. https://doi.org/10.3917/lfa.226.0069.

Acerra, E., Brehm, S., & Lacelle, N. (2024b). Représenter sa reception d’un texte littéraire en images avec Midjourney: analyse des attentes des élèves et des productions générées par l’intelligence artificielle generative. Transpositio, 7. https://www.transpositio.org/articles/view/representer-sa-reception-d-un-texte-litteraire-en-images-avec-midjourney-analyse-des-attentes-des-eleves-et-des-productions-generees-par-l-intelligence-artificielle-generative.

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Cortopassi, G., Marsolais-Ricard, C. & Tronca, L. (2022). Les expositions en ligne. Nouvelles modalités de diffusion et de commissariat sur le web. ALN|NT2, dossier thématique. Observatoire de l’imaginaire contemporain. https://oic.uqam.ca/publications/publication/les-expositions-en-ligne. Consulté le 8 août 2024.

Ivanova, N. Imaginaires de la créativité computationelle (L. Cranach, Trans.). Dans A. Gefen (dir.), Créativités artificielles. La littérature et l’art à l’heure de l’intelligence artificielle. Les presses du reel.

Karpińska, A. (2024). About. https://www.technekai.com/about.html. Consulté le 10 août 2024.

Provost, C. (2022). La recherche-création au Québec : Cadrage sociohistorique, mode de production de connaissances et diffusion d’une nouvelle forme de recherche. [Thèse de doctorat, Université du Québec à Montréal]. Archipel. https://archipel.uqam.ca/15878/

Reitz, K. (2023). AI and the Collective Unconscious. Kennethreitz.org. https://kennethreitz.org/essays/ai-and-the-collective-unconscious-navigating-the-cosmos-of-minds. Consulté le 8 août 2024.

Sternberg, R.J. (2020). The nature of intelligence and its development in childhood. Cambridge University Press. https://doi.org/10.1017/9781108866217.

Swanson, J. (2023). AI Text Redactions. [Impression numérique]. https://joelswanson.art/textredaction

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Vaswani, A., Shazeer, N., Parmar, N., Uszkoreit, J., Jones, L., Gomez, A.N., Kaiser, Ł. (2017). Attention Is All You Need. 31st Conference on Neural Inforamtion Processing Systems (NIPS 2017), Long Beach, CA, USA. https://proceedings.neurips.cc/paper_files/paper/2017/file/3f5ee243547dee91fbd053c1c4a845aa-Paper.pdf

Œuvres exposées dans Art intelligent :

Collectif d’élèves de 3e secondaire au Collège Villa Maria, Martin, A.L., Patron, G. (2024). discorde. [Galerie interactive]. https://artintelligent.ca/en/projects/discorde (en ligne jusqu’au 31 octobre 2024).

Karpińska, A. (2024). gap/écart [Poème kinétique]. https://www.technekai.com/gap.html

Swanson, J. (2024). Rédactions [Animation]. https://joelericswanson.github.io/redactions/

 

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Essai, compte-rendu critique ou article de recherche, No. 83
Remerciements de l'auteure : Aya Karpińska, Samuel Lambert, Gaël Patron, Élisabeth Savard, Joel Swanson.