De mon point de vue, l’éducation artistique est une porte d’entrée pour engager les élèves dans une réflexion sur divers enjeux sociaux actuels, et ce, dès l’école primaire. Lorsque l’on combine cette réflexion aux perspectives interdisciplinaires, les projets, en plus d’êtres réflexifs, érigent des ponts avec les autres matières, ce qui est signifiant pour les élèves. De plus, j’ai pu remarquer que cette combinaison favorise grandement le développement de leur identité et de leur jugement critique. Afin d’appuyer mes propos, je partage dans les lignes qui suivent mes observations à la suite d’un projet de création pédagogique intitulé Un fanion pour la paix, réalisé dans le cadre de mon stage 4 à l’École primaire des Nations, située dans Côte-des-Neiges à Montréal.
On conçoit généralement l’interdisciplinarité comme une « interaction entre deux ou plusieurs disciplines » (Legendre, 2005, p. 796). Il importe toutefois de mentionner qu’il existe différentes formes d’interdisciplinarité telle que pédagogique, instrumentale et scientifique. Dans le cas de mon projet de création pédagogique, je me suis penchée sur l’interdisciplinarité instrumentale. Selon Théberge (2007), « L’interdisciplinarité instrumentale prend racine dans des préoccupations sociales. Elle tend à éclairer, voire résoudre des problèmes » (Théberge, 2007, p. 284). Celle-ci permet de réfléchir à des solutions possibles, d’approfondir et nourrir les réflexions en présence d’intervenants, par exemple, différents acteurs de l’école et ressources externes.
L’intention première au sein de mon projet était de sensibiliser les élèves aux attitudes, valeurs et actes qui peuvent favoriser le vivre-ensemble. De cette façon, j’arrive à aborder un enjeu sensible de l’actualité avec délicatesse comme la guerre et la paix à l’international. Je souhaitais que mes élèves de 11-12 ans, majoritairement issus de l’immigration récente, réfléchissent ensemble de manière positive aux questions suivantes : pourquoi est-ce important de parler de la paix? Quels sont les comportements ou attitudes à adopter afin de respecter les autres dans leurs différences ? Comment peut-on solliciter et développer l’empathie, l’écoute, le respect et la résolution de conflits?
Détail d’un fanion d’élève, le mot shanti signifie paix en hindi [1].
École des Nations, 2025.
En leur présentant des artistes qui ont milité et militent encore pour la paix[2], j’ai pu leur donner un avant-gout de l’art engagé et leur montrer différents points de vue sur cette problématique. À la suite de cette présentation, j’ai proposé aux élèves de créer de nouveaux symboles pour la paix dans le monde. Chaque élève a imaginé son propre symbole et transformé un fanion de tissu, par les techniques de la sérigraphie, la couture et la broderie pour en faire une interprétation personnelle de la paix.
J’ai collaboré avec Baobab familial, un organisme communautaire très présent pour soutenir les familles du quartier, notamment dans le parc Nelson Mandela, derrière la cour d’école. C’est en fin de projet que les intervenantes ont donné un atelier aux élèves afin de les introduire aux 7 droits fondamentaux de l’enfant.[3] Les élèves étaient surpris de savoir qu’ils avaient des droits, eux aussi! Ensuite, les intervenantes ont orchestré une activité de tissage de liens avec une balle de laine, afin de représenter la communauté de manière imagée. Les élèves devaient nommer ce que leur symbole représentait pour eux avant de lancer la balle de laine à un autre élève. À cette question, plusieurs étaient timides de répondre, possiblement à cause de la peur du jugement des pairs, déjà bien ancrée à la préadolescence. Un garçon réservé a ouvert le bal en mentionnant que son symbole représente le courage, une autre nomma la liberté ou encore la fin de la guerre. Ces réponses sont venues donner une autre dimension au projet, celle de réfléchir avec les élèves aux enjeux sociaux, certes, mais aussi de leur permettre d’exprimer en leurs mots la véritable signification de leur création. L’art n’est pas entrevu ici uniquement comme un outil. En effet, Claverie et Melis (2024) voient dans ce processus une manière de travailler à même l’essence de la démarche de création.
Nous nous inscrivons ainsi dans l’approche de l’apprentissage par le faire [learning by doing] de Dewey (2010): les élèves apprennent à travers l’art et non pas à partir de l’art. Cette approche pragmatiste considère l’expérience comme l’un des vecteurs privilégiés pour comprendre et apprendre. (Claverie et Melis, 2024, p. 39)
Détail de l’assemblage des fanions sur un mobile, École des Nations, 2025.
Tout au long de ce projet, les élèves ont été plongés dans une réelle démarche artistique qui amenait son lot d’incertitude à chaque étape, par l’utilisation de techniques nouvelles, mais surtout par son sujet délicat. Le processus de création leur a permis de développer davantage leur identité, d’amorcer une discussion sur un enjeu contemporain lourd et de prendre position, tout en étant dans un environnement de confiance. La diffusion du projet fut une autre étape primordiale afin de valoriser le travail des élèves. J’ai choisi d’en faire une œuvre collective contemplative en disposant les fanions sur 7 mobiles distincts.
Installation des mobiles, École des Nations, 2025.
Selon mes observations, dans cette expérience, les élèves ont consolidé des apprentissages en lien avec le développement de leurs compétences sociales qui éventuellement seront transposables à d’autres contextes de leur quotidien. L’œuvre collective a introduit de nouvelles valeurs; l’unicité de chacun est représentée et contribue à construire quelque chose de plus grand que l’individualité. La collaboration avec Baobab familial a sensibilisé les élèves au sens et à l’importance d’avoir une communauté, particulièrement lors de changements importants de la vie comme le passage au secondaire pour ces jeunes. Boutet (2023) mentionne que « …plus nous exerçons nos facultés créatrices, plus notre monde s’éclaire et s’enchante. Plus nous nous sentons libres et partie prenante du monde » (Boutet, 2023, p. 106). J’en conclus que les bienfaits de l’interdisciplinarité instrumentale en arts plastiques sont nombreux et permettent aux jeunes d’être mieux préparés à l’avenir grâce au développement de leur créativité.
[1] Ce garçon a convaincu ses amis de venir aux midis-broderie que j’avais organisés pour les élèves qui désiraient s’investir davantage dans leur travail. Ce moment lui a permis de partager à ses pairs ses connaissances en broderie qui lui ont été transmises par son grand-père.
[2] Banksy, Keith Haring, Make Noize et Shepard Fairey.
[3] Sous forme d’un dialogue ouvert, les intervenantes questionnaient les élèves avec bienveillance et validaient leurs réponses avec respect et enthousiasme.
Références
Boutet, D. (2023). L’intelligence de l’art : Regard sur les principes organisateurs de l’expérience artistique. Presses de l’université du Québec.
Claverie, I. et Melis, C. (2024). (Co)contribution de l’enseignement des arts plastiques au développement de la pratique réflexive et à la construction de soi. Nouveaux cahiers de la recherche en éducation, 26(1), 35–57. https://doi.org/10.7202/1113232ar
Legendre, R. (2005). Dictionnaire actuel de l’éducation (3e éd.). Guérin.
Théberge, M. (2007). Enjeux Méthodologiques De La Recherche Interdisciplinaire en Éducation Artistique. Recherche en éducation musicale, 26, 279-291. https://www.mus.ulaval.ca/sites/mus.ulaval.ca/files/2021-03/Recherche-education-musicale-26.pdf
Tous droits réservés © AQESAP