Savez-vous (peindre avec) des choux ? : exploration du potentiel tinctorial des aliments

Par Karine Blanchette
31 octobre 2025

Je dépose sur mon bureau quelques betteraves, une botte d’épinards et un gros chou rouge. À côté, deux contenants débordants de curcuma et de café instantané. Quelques murmures parcourent mon groupe, puis, le silence tombe. J’effectue un retour sur les propriétés de la matière, telles qu’elles ont été vues dans le cours de science avec les enseignantes titulaires. Je transpose ensuite ces notions à travers la lentille de l’histoire de l’art ; j’explique que les artistes n’ont pas toujours pu acheter leurs matériaux au magasin et qu’ils ont longtemps eu à trouver, voire fabriquer leurs propres couleurs. À la fin de ma présentation, je lance aux élèves un défi similaire, soit d’inventer une recette d’encre à partir des aliments qui se trouvent à l’avant de la classe. En un coup de vent, tout le monde est à sa place. Les petites mains attrapent pipettes, bâtons et contenants à mélanges. Tous s’affairent à toucher, observer, sentir, mesurer, verser, mélanger, noter. L’effervescence est visible tant dans les contenants que dans les sourires qui se répandent dans l’atelier.

J’organise depuis quelques années un atelier de fabrication d’encres naturelles pour mes élèves de 2e année du primaire. Celui-ci se veut une activité d’enrichissement à la croisée de la science et des arts plastiques. Cet article effectuera un survol des préparatifs nécessaires en amont de l’ateet présentera son déroulement en classe. Il sera ensuite clos par une brève discussion sur son potentiel interdisciplinaire.

Sélection des matériaux 

L’encre est un fluide coloré, habituellement utilisé pour l’écriture, le dessin et l’impression. Règle générale, elle est constituée de la combinaison d’un ou plusieurs colorants ainsi que d’un solvant, typiquement de l’eau. Dans le cadre de cet atelier, les enfants sont invités à manipuler les colorants issus des cinq aliments présentés ci-dessous, afin d’inventer leur propre recette d’encre.

 

Ce choix est justifié par le fait qu’ils possèdent tous un fort potentiel tinctorial, qu’ils sont non toxiques et qu’ils offrent un certain degré de versatilité en termes de couleurs et d’effets. Ils sont aussi facilement accessibles à l’épicerie, et ce, à faible coût. Cela dit, la couleur est partout ! Avec un peu d’ingéniosité, il est possible de l’extraire de plusieurs autres aliments ou éléments organiques. Quelques pistes d’intérêt sont les pelures d’oignons, les baies, les épices (ex : paprika, sumac), le charbon, la terre et certaines fleurs.

Au-delà des substances colorantes, j’offre aussi aux élèves du bicarbonate de soude (base) et du vinaigre (acide). En effet, certains ingrédients sont sensibles au changement de pH; l’ajout d’une base ou d’un acide permet donc d’obtenir des variantes de couleurs insoupçonnées.

Préparation 

Les ingrédients solubles (curcuma, café instantané) peuvent aisément être utilisés tel quel par les élèves. Cependant, pour les ingrédients insolubles (épinard, chou rouge, épinards), des manipulations supplémentaires s’avèrent nécessaires. Conséquemment, je prévois du temps de préparation en amont de l’atelier pour créer quelques encres prêtes à l’emploi.

Plusieurs stratégies peuvent être employées, soit seules, soit en combinant plusieurs d’entre elles :

  • Réduire en petits morceaux (ex : couper, mortier et pilon, mélangeur)
  • Faire évaporer le liquide excédentaire (ex : poêle, soleil)
  • Faire chauffer
  • Laisser infuser (ex: eau, alcool)

Dans mon cas, la méthode à privilégier pour chaque ingrédient s’est précisée peu à peu, au fil des recherches documentaires, des séances d’expérimentation et d’un peu de chance.  Ainsi, après plusieurs itérations de l’atelier, le procédé le plus adapté à mon contexte s’est avéré être le suivant :

Chou rouge et betteraves Découper une demi-tête de chou rouge OU trois à quatre betteraves en gros cubes. Dans un malaxeur, broyer avec deux tasses d’eau jusqu’à obtenir une consistance avec des petits grumeaux. Faire bouillir dans une casserole à feu doux (minimum 45 minutes). Filtrer avec un tamis, puis, faire bouillir le liquide obtenu jusqu’à obtenir la concentration désirée.
Épinards Dans un malaxeur, broyer une botte d’épinards dans une ou deux tasses d’eau jusqu’à obtenir une consistance lisse. Filtrer avec un tamis recouvert de coton fromage.

À ce sujet, il est important de souligner que la teinte des encres est souvent trompeuse ; bien qu’elles puissent sembler foncées dans le contenant, elles tendent à pâlir une fois appliquée sur du papier. Cette tendance s’accentue d’autant plus une fois qu’elles ont terminé de sécher. Conséquemment, je recommande de concentrer les particules de couleur dans le moins de liquide possible.

Déroulement du projet

Puisque le projet s’inscrit à la croisée de deux disciplines, l’équipe de 2e année et moi avons convenu d’une séquence qui permettrait de répartir entre nous la responsabilité de piloter les diverses activités d’enseignement. De façon générale, les titulaires assurent le premier contact avec les savoirs essentiels liés aux sciences. Ils prennent aussi en charge les ateliers de nature plus descriptive. De mon côté, je réinvestis les notions vues précédemment en les situant dans le contexte des arts plastiques. J’en profite également pour intégrer certains savoirs supplémentaires propres à ma discipline.

1 Science

1. Initiation aux notions suivantes :

●      Certaines caractéristiques de la matière (ex. : couleur, texture, odeur, opacité)

●      Soluble / non soluble

●      Miscible / non miscible

2 Arts

2. Appréciation de certaines œuvres de la grotte de Lascaux.

3. Discussion sur l’origine des couleurs dans la nature.

3 Science

4. Observation des différents ingrédients utilisés lors de l’atelier (chou, betteraves, épinards, café et curcuma) et décrire leurs propriétés (couleur, texture, odeur, opacité.)

5. Formulation d’hypothèses (ingrédients sont solubles ou insolubles)

6. Formulation d’hypothèses (transformation d’ingrédients insolubles en ingrédients solubles)

4 Arts

7. Démonstration (vérifier si les ingrédients sont solubles ou insolubles.)

8. Démonstration (procédures pour transformer les ingrédients solubles en ingrédients non solubles)

8. En équipe, réalisation de cinq expérimentations différentes dans cinq petits contenants. Laisser des traces du résultat de ses expérimentations sur une feuille de papier.

9. Choix de sa couleur préférée et écrire la recette pour l’obtenir. Décrire ses propriétés.

10. De manière individuelle, réinvestissement des couleurs créées dans une création personnelle.

Pour cette dernière étape, je propose à mes élèves de peindre un animal. Au-delà de son accessibilité et de l’intérêt qu’il génère auprès des jeunes de cet âge, ce thème s’arrime de manière cohérente avec l’activité d’appréciation sur les grottes de Lascaux réalisé e plut tôt dans la séquence. Cela dit, plusieurs autres pistes pourraient être explorées, notamment en lien avec la nature, tels que  les végétaux ou bien les aliments.

Potentiel interdisciplinaire de l’atelier 

L’univers des encres représente un terrain de jeu fécond pour les deux disciplines impliquées. Ce potentiel se manifeste notamment par la possibilité d’aborder plusieurs savoirs essentiels issus à la fois du programme des sciences et technologies (propriétés et transformations de la matière, utilisation d’instruments de mesure simples, solubilité) et de celui des arts plastiques (application d’un pigment coloré, couleur pigmentaire, valeur, texture). Qui plus est, il permet de mettre en lumière les similitudes entre certaines de ces notions, puis de les explorer à travers deux lentilles disciplinaires distinctes. Cette particularité est d’autant plus significative dans la mesure où chacune d’entre elles propose un rapport différent au monde. En effet, alors que les sciences visent à « décrire et expliquer » notamment à l’aide de « modes de raisonnement logique » (MÉQ, p.144), les arts ouvrent « la voie [à] la sensibilité et [la] subjectivité » (p.190). Ainsi, tandis que l’une fournit des outils précis pour cerner le phénomène observé, l’autre créé un espace propice à l’émergence de l’expérience esthétique. L’émerveillement n’est donc pas seulement un petit plus : il devient lui-aussi une finalité en soi, au même titre que les autres apprentissages.

Mon choix de transformer des aliments en encre plutôt que d’acheter des bouteilles prêtes à l’emploi s’inscrit dans un désir d’approfondir ce dialogue interdisciplinaire y insufflant une large part d’imprévisibilité. En effet, bon nombre d’encres artisanales sont davantage susceptibles que leurs homologues commerciales à divers facteurs, tels que l’exposition à l’oxygène et la lumière ainsi qu’aux variations de pH. Il en résulte alors une grande volatilité des couleurs, qui tendent à changer radicalement selon les mélanges, l’éclairage ou encore le passage du temps. Leur utilisation pose donc des défis supplémentaires à la fois sur le plan scientifique et artistique.

De plus, je suis d’avis que choisir la fabrication d’encre plutôt que son achat, c’est favoriser son exploration comme matériau en soi au-delà de ses propriétés tinctoriales. En effet, elle implique d’accorder une attention soutenue à chacun des ingrédients ainsi que la manière dont ils interagissent les uns avec les autres. Elle ouvre ainsi la voie vers une appréciation plus fine de leurs singularités. Je pense notamment à la façon dont les grains de curcuma réapparaissent toujours comme une constellation de petits points jaunes après le séchage, ou bien comment l’ajout de bicarbonate de soude et de vinaigre dans le même contenant permet de créer une mousse effervescente.

Par ailleurs, cet atelier est une occasion unique de vivre la démarche scientifique et la démarche de création au sein d’un même processus. En effet, même s’il invite l’élève à formuler des hypothèses, expérimenter, tenter de dégager du sens, il lui offre aussi la liberté d’errer et de se laisser porter par l’inspiration du moment. L’ensemble se rejoint en une posture de recherche active, ancrée dans les dimensions sensorielles et expérientielles. Celle-ci est propice aux découvertes, leur partage avec les pairs, et surtout… au plaisir.

Et ensuite?

La question de l’interdisciplinarité peut s’avérer particulièrement épineuse. En effet, le travail de développement pédagogique, de division des tâches et d’arrimage entre plusieurs intervenants peut rapidement devenir complexe et chronophage. S’y ajoute la question du rôle à accorder aux arts. Or, je suis d’avis que la discipline a beaucoup plus à offrir que l’enjolivement d’un projet existant ; en faisant appel à l’éducation artistique, on sollicite un ensemble de valeurs et de pratiques qui permettent de tisser un rapport différent aux savoirs, plus intime et sensible. Ainsi, l’intégration des arts peut, et surtout doit être vue comme une véritable collaboration  avec les autres matières, en faveur d’une co-construction des apprentissages.

Enseignement, No. 83