Stage artistique à l’épreuve d’un incendie : l’imaginaire en action
Par ce texte, je propose une réflexion sur une expérience de stage marquante ayant profondément influencé mon parcours en tant qu’étudiante en enseignement des arts à l’Université du Québec à Trois-Rivières. Ce récit s’inscrit dans le cadre du Stage IV, réalisé à l’école secondaire Bernard-Gariépy, relevant du Centre de services scolaire de Sorel-Tracy, sous la supervision de mon enseignante-associée, Marie-Pier Beaudet et de ma superviseure universitaire, Jessie-Mélissa Bossé.
Au-delà du récit, ce texte vise à mettre en lumière la remarquable capacité d’adaptation démontrée par les enseignants de cette école dans un contexte à la fois imprévisible et déstabilisant, tout en soulignant le rôle fondamental que peut jouer l’art en milieu scolaire, particulièrement en temps de crise comme celle d’un incendie condamnant l’école. La discipline des arts devient alors bien plus qu’une simple matière : elle se révèle un vecteur de résilience, d’expression et de connexion humaine.
Dès la deuxième journée de stage, le 14 janvier dernier, un incendie a frappé l’établissement. À peine avais-je eu le temps de me familiariser avec les élèves et le matériel que l’école devait être évacuée. Cette rupture soudaine a exigé une réorganisation rapide et continue pour maintenir l’enseignement des arts malgré l’incertitude et les nombreuses contraintes matérielles. L’école a été fermée immédiatement, le personnel ainsi que les élèves ont été relocalisés à l’école secondaire Fernand-Lefebvre deux semaines plus tard.
Cette période de transition, bien que marquée par l’instabilité, a été étonnamment active : les journées étaient rythmées par la replanification des activités pédagogiques, les réunions d’équipe et les ajustements constants. Lors de l’intégration dans la nouvelle école, il a fallu composer avec un environnement inédit, sans repères ni structures familières – une situation éprouvante autant pour les enseignants d’expérience que pour les stagiaires comme moi. Tout était à repenser, à reconstruire.
Les locaux d’arts, parmi les plus touchés par l’incendie, ont été déclarés inaccessibles. Les enseignantes se sont ainsi retrouvées privées non seulement des médiums artistiques, mais aussi de l’ensemble du matériel pédagogique soigneusement accumulé au fil des années. C’est donc avec des ressources minimales, mais une créativité sans relâche, qu’elles ont poursuivi leur enseignement et m’ont accompagnée dans la poursuite de mon stage final.
Bien que la situation fût loin d’être idéale et a posé de nombreux défis, j’ai constaté un fort esprit de solidarité au sein de l’équipe-école, notamment lors de séances de co-enseignement dans une classe surchargée de 50 élèves, conséquence du manque d’espaces. Ensemble, les membres du personnel ont su faire face à l’adversité. Mais peut-on vraiment dire que cette situation n’a profité à personne ? J’ai observé, chez les spécialistes en arts, une capacité d’adaptation impressionnante et des trouvailles ingénieuses qui illustrent avec force la richesse et la résilience propre aux arts.
Cette situation atypique et hors du commun a, paradoxalement, permis de mettre en œuvre des approches novatrices en enseignement des arts. En l’absence d’un cadre traditionnel et de matériel spécialisé, l’improvisation est devenue un moteur dans les processus d’apprentissage, stimulant la curiosité, l’exploration et l’autonomie des élèves.
Lors d’un projet de dessin, par exemple, les élèves ont été invités à puiser dans leur environnement immédiat pour créer. Pour décalquer un croquis, certains appuyaient leur feuille contre une fenêtre afin de bénéficier de la lumière naturelle, remplaçant ainsi la table lumineuse habituellement utilisée. D’autres apportaient des objets personnels de la maison pour enrichir leur production. Pour apporter une touche artistique à son projet, une élève a mobilisé ses talents en origami, intégrant de délicates étoiles de papier à sa composition. Ce geste subtil a révélé une sensibilité créative singulière, qui aurait pu passer inaperçue dans un cadre plus conventionnel.
La compétence « soutenir le plaisir d’apprendre », ajoutée en 2020 au Référentiel des compétences professionnelles, s’est révélée particulièrement pertinente dans le contexte que nous avons traversé. En arts, le plaisir de créer constitue un fondement essentiel : il se manifeste autant dans les productions artistiques que dans l’engagement des élèves à traverser des épreuves humaines ou artistiques.
Or, dans cette situation exceptionnelle, les élèves étaient visiblement ébranlés. Privés de leurs repères habituels, ils se retrouvaient dans des locaux temporaires peu adaptés à l’enseignement des arts. Nos classes n’étaient ni conçues ni équipées pour accueillir cette discipline. La mienne, par exemple, était un ancien local informatique vidé de ses ordinateurs. Malgré cela, nous avons réussi à instaurer un climat propice à la création. Ensemble, avec les élèves, nous avons transformé ces espaces en lieux d’exploration et d’expression, redonnant vie à des apprentissages qui, sans matériel ni stabilité, auraient pu paraître ternes.
C’est aussi cela, enseigner les arts : créer un univers où tous les possibles sont possibles. Même avec peu. Même dans le bouleversement. L’art offre un refuge, un espace pour canaliser les émotions, pour retrouver un équilibre intérieur quand tout à l’extérieur semble en mouvement. Il permet de rester en lien avec soi-même, et de continuer à apprendre avec cœur, même en pleine tempête.
Cette expérience, aussi exigeante qu’enrichissante, m’a permis de mieux saisir les subtilités de l’enseignement des arts et de reconnaître l’importance de sa présence au sein des écoles. L’imagination, véritable cœur de la discipline, s’est révélée essentielle pour faire face à cette nouvelle réalité à laquelle nous étions, enseignants et stagiaires, brusquement confrontés.
En définitive, les élèves et le personnel de l’école Bernard-Gariépy ont fait preuve d’un courage admirable face à une situation déstabilisante. L’école Fernand-Lefebvre nous a accueillis avec générosité, et l’équipe d’enseignantes en arts m’a permis de compléter mon stage dans un climat bienveillant et stimulant. Ce que je retiens avant tout de cette expérience, c’est l’importance fondamentale des arts en milieu scolaire. Loin d’être une discipline isolée, l’art permet de tisser des liens entre les matières, de décloisonner les approches pédagogiques et de reconfigurer l’imprévu en opportunité d’apprentissage. Dans un cours d’arts, le chaos devient parfois un point de départ. Pourquoi ne pas s’y engager pleinement, laisser émerger les idées et accueillir les détours inattendus ? En cultivant cet espace de liberté, nous offrons aux élèves un environnement de confiance et d’expression, où la créativité devient un moteur d’apprentissage et un moyen de traverser les défis avec sens et engagement.