Le projet de création dont il est question dans cet article a été proposé aux personnes étudiantes de deuxième année au baccalauréat en enseignement au préscolaire et au primaire de l’Université de Sherbrooke, dans le cadre d’un cours de didactique des arts intitulé Les arts et la culture au 2ème et 3ème cycle. Il part d’une intention inscrite comme modalité structurante au sein de leur parcours de professionnalisation visant à soutenir un maillage entre langue et culture [1].
Pour les futur.es généralistes en formation universitaire, le cours de didactique des arts se présente comme un espace de (re)prise de contact avec la création. Les approches interdisciplinaires y occupent une place importante, notamment pour favoriser des apprentissages signifiants au croisement des disciplines et ont la faveur des personnes apprenantes. Pour plusieurs, elles permettent de placer les arts au service des autres disciplines, avec les dérives que cela peut impliquer. Certaines conceptions pédagogiques peuvent réduire les arts à un rôle de soutien ou de bonification, au détriment de leur valeur comme discipline à part entière développant des compétences spécifiques. Ce positionnement n’est pas sans soulever certaines tensions, car il met en lumière les sensibilités que peut susciter l’enseignement des arts visuels et médiatiques par des non-spécialistes. En effet, cette réalité soulève des questions quant à la légitimité perçue de leur posture enseignante dans le domaine artistique, à la fois chez les étudiantes elles-mêmes et chez certains acteur·trices du milieu scolaire ou artistique. Conscientes de ces enjeux, nous avons voulu proposer un projet qui permette non seulement de reconnaître la valeur éducative propre aux arts, mais aussi de soutenir les futures personnes enseignantes dans le développement d’un rapport personnel et signifiant à la création. C’est dans cette perspective qu’a été conçu un projet pédagogique réunissant des étudiant·es en enseignement au préscolaire et au primaire autour de la création d’un livret d’artiste de type zine, à l’intersection de la didactique des arts et de la didactique du français.
Le zine connaît un nouvel essor dans le milieu scolaire, où il est de plus en plus utilisé comme outil pédagogique et créatif. Apprécié pour son format libre et accessible, il permet aux élèves d’explorer des sujets variés tout en développant leur esprit critique, leur créativité et leurs compétences en expression écrite et visuelle. De nombreux·ses enseignant·es s’en servent pour encourager l’auto-expression, aborder des thématiques sociales ou culturelles et valoriser des voix souvent peu entendues. Sa réalisation a permis une mise en dialogue entre langage artistique et langage verbal, tout en valorisant la subjectivité et la créativité. En contexte de formation initiale, cet exercice a offert aux participant·es un espace pour explorer les liens entre création, engagement et enseignement, dans une démarche expérientielle et réflexive.
Cet article vise à décrire et à rendre compte de cette expérience interdisciplinaire sous l’angle de ses intentions didactiques, des modalités pédagogiques déployées et des retombées sur la posture professionnelle des futur·es enseignant·es. Il s’inscrit dans une réflexion plus large sur les pratiques de formation qui misent sur la création comme levier d’apprentissage et sur le livre d’artistes/zine comme outil didactique au fort potentiel de compréhension de la compétence disciplinaire Créer des oeuvres personnelles du Programme de formation de l’école québécoise, domaine des arts.
Explorer, expérimenter, créer : étapes clés du projet interdisciplinaire
En phase d’inspiration, à la croisée de la littérature et des arts visuels, les personnes étudiantes ont tout d’abord été invitées à regarder différents livres d’artistes, puis à observer plus particulièrement la forme du zine. Pour ce faire, différents exemples de réalisations ont été présentées, observées puis manipulées. Une variété de modes de pliage a été survolée, une vaste gamme de styles techniques et graphiques aété appréciée et passée en revue afin de stimuler l’intérêt, les idées et plus tard, l’engouement des personnes étudiantes pour ce projet original de création artistique.
Parallèlement à cette étape d’initiation, laquelle s’est poursuivie en réflexion jusqu’au cours suivant, les jeunes adultes en formation devaient sélectionner un texte parmi ceux écrits dans le cadre de leur cours de didactique du français et qui allait devenir le moteur ou de levier à création du projet interdisciplinaire.
Au cours suivant, différentes « stations » agrémentées d’exemples ou de petits prototypes ont soigneusement été aménagées en salle de classe en fonction des techniques à expérimenter et des différentes notions à exploiter (contrastes, couleurs, textures, etc.). Ainsi, s’ajoutaient aux ciseaux, marqueurs et gouache, bon nombre d’expérimentations allant du collage à la broderie en passant par l’impression (création de tampons ou sur plaque de gélatine). Enfin, des essais de pliage et la réalisation d’une carte mentale mettant en lien la réactivation du texte choisi – parfois fusionné, épuré, remanié ou disparu – et les expérimentations vécues ont servi d’amorce à la réalisation de leur projet de zine.
Du point de vue des chargées de cours, c’est ici que le pur bonheur commence : l’énergie et l’engagement des étudiant·es sont déjà perceptibles. Nous assistions dès lors à la phase d’élaboration, mais surtout, nous étions témoins du déploiement d’un réel processus de création, vécu par plusieurs pour la première fois. C’est à ce moment que celui-ci prenait pleinement forme : les idées et les récits des étudiant·es se matérialisaient dans une production artistique authentique.
Au terme du projet, nous avons improvisé un affichage avec des ficelles ou chacune des personnes étudiantes venait suspendre son zine. Ce geste final venait conclure une activité, marquante pour plusieurs, porteuse de sens à leurs apprentissages. Près de 180 petites œuvres uniques et singulières assemblées en farandoles égayaient le local de l’université.
En posant un regard sur chacune des petites réalisations, les expérimentations sont impressionnantes ; réussies, abouties, tantôt naïves, brutes, parfois hybrides ou décomposées. Ces traces de l’expérience de création montrent le dépassement de soi, d’appropriation des médiums certes, mais surtout de consolidation des disciplines du français et des arts plastiques, toutes deux, devenues matière.
Ainsi, des mots entiers ou raccourcis, un texte présent ou parfois même dissipé au profit de l’image a permis de vivre et de transposer un réel processus de création en arts visuels. L’expression variée d’imageries, d’échantillonnages graphiques, de couleurs et de textures s’est activée en un fil conducteur pour conceptualiser, synthétiser, harmoniser une pensée, une histoire personnelle.
Expérimenter pour comprendre : un levier de professionnalisation
En phase de mise en perspective, les personnes étudiantes ont été invitées à réfléchir à la fois au potentiel de l’interdisciplinarité et à celui de vivre une expérience de création telle qu’elle peut être enseignée en arts plastiques. Sur le plan réflexif, les étudiant·es ont d’abord relevé toute l’importance de leur création littéraire dans le projet. Le fait d’avoir à travailler à partir d’un texte de leur cru, tiré du journal d’écriture initial, a largement facilité le travail de création du projet d’art. Cibler un thème leur a permis d’éviter les pages blanches et de donner libre cours à unecréation visuelle réfléchie. Ce cadre qu’elles se sont donné a donc facilité les choix et plus tard, la prise de décisions. Cette approche a par ailleurs permis d’atténuer un blocage fréquent chez les étudiantes ayant peu d’expérience en création, en leur offrant un point d’ancrage personnel et sécurisant à partir duquel elles ont pu développer leur expression artistique.
Conscient·es d’être transportées vers de nouvelles idées, plusieurs ont confié être « sorti·es de leur zone de confort » lors des expérimentations techniques – jusqu’alors inexplorées pour plusieurs. D’autres ont témoigné que « d’avoir accès à son cœur d’enfant » ouvrait la voie au développement d’une création personnelle « qui avait de la valeur à leurs yeux ».
Libre et vaste à la fois, la proposition du zine impose la prise de confiance et la détermination des personnes créatrices tout en développant la pensée réflexive. Rallier ses propres mots à la forme sensible et artistique qu’est le zine facilite le travail devenu « une création propre à soi et authentique ». À l’évidence, c’est le fort potentiel pédagogique qui est ici relevé par les personnes étudiantes : « vivre le processus de création pour le comprendre et l’enseigner » (…) comme « il n’y a pas de chemin parfait pour l’art ». Tout est possible !
Cette expérience de création interdisciplinaire autour du livre d’artiste de type zine a permis de révéler la richesse et la pertinence pédagogique d’une démarche qui mise sur l’engagement sensible, la subjectivité et l’expérimentation. En articulant les langages artistique et verbal, les futur·es enseignant·es ont pu vivre un véritable processus de création, porteur de sens, où leurs mots devenaient matière, et leur imaginaire, moteur d’apprentissage.
Au-delà des compétences techniques mobilisées, c’est surtout la posture professionnelle en émergence qui a été nourrie : une posture réflexive, ouverte, curieuse, où l’acte d’enseigner rejoint celui de créer. Cette initiative a pu contribuer à sensibiliser au fait que l’interdisciplinarité ne doit pas se réduire à une instrumentalisation des arts au service d’autres disciplines, mais bien à une mise en dialogue féconde, où chaque champ contribue à enrichir l’autre.
En accordant un espace pour que se développe pleinement la démarche de création en arts visuels, en cultivant l’autonomie et l’audace, ce projet a offert aux participant·es un lieu pour (re)découvrir le pouvoir de la création comme levier d’apprentissage, d’expression et d’engagement. Il a favorisé une formation en enseignement ancrée dans l’expérience, la sensibilité et l’intelligence créative, essentielle pour former des passeur·ses culturels et des éducateur·trices inspirant·es.
[1] Lavoie, C., Villeneuve-Lapointe, M. et Morel, M. (2023-2025). Rehausser les compétences langagières des futures personnes enseignantes au préscolaire et au primaire par les arts et la culture : création d’un dispositif d’accompagnement. Ministère de l’enseignement supérieur.