Inventer l’atelier

par Catherine L'Hérault

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Catherine L'Hérault

Catherine L'Hérault

Finissante en enseignement des arts visuels et médiatiques à l'UQAM et suppléante au Collège Notre-Dame

Biographie

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    Aborder la perspective linéaire est une tâche complexe, car elle comporte des règles mathématiques qui parfois rebutent, particulièrement les élèves qui ne voient pas en quoi cette variable est liée avec les arts plastiques. Mais la satisfaction de parvenir à serrer ce sujet de près est grande lorsque le principe est compris — une prise de conscience où l’illusion de la profondeur se crée par de simples traits.

    Le projet que je vous présente s’intitule Inventer l’atelier. Il se veut d’abord un travail d’exploration de la perspective à travers la construction d’un espace, et se rattache aux problématiques du métier d’artiste et d’environnement de travail. C’est dans le cadre d’un stage final qu’il a été réalisé, avec quatre petits groupes d’élèves de 4e secondaire du Collège Stanislas, pour une durée de 10 heures. Le projet s’est divisé en trois volets importants — qui ont toujours été menés en parallèle, mais qui seront ici traités, par souci de clarté, dans un ordre précis : visite, construction, création.

    Inventer l’atelier — une visite en collaboration avec le centre Clark

    Parfois un peu romantique, la vision qu’ont de nombreux élèves de l’artiste dans son atelier a ici été confrontée, d’une certaine façon, à la réalité d’une artiste qui, comme plusieurs, fait beaucoup avec peu de moyens et s’organise dans un espace plutôt restreint.

    Chantal Durand, sculpteure, nous a accueillis dans l’intimité de son atelier en plein cœur du Mile-End. Elle nous a fait part de sa pratique, de sa démarche, de ses conditions de travail et de sa façon de gérer son espace — d’une part avec les autres artistes, d’autre part en fonction de sa propre production.

    Cette visite avait pour but la prise de conscience, chez les élèves, de la réalité physique d’artistes montréalais, de l’organisation et de la personnalisation de leur espace de travail.

    Les élèves ont été invités à rendre compte de ce qu’est un atelier d’artiste, en effectuant un retour réflexif sur la visite. Il s’agissait là, entre autres, d’identifier des éléments à utiliser dans leur future création. La rencontre a fourni à chacun des références visuelles quant à l’espace à inventer, et tous en ont retiré quelque chose, sans que ce soit nécessairement sur le plan artistique.

    Inventer l’atelier — Une introduction à la perspective

    La perspective est avant tout une question de point de vue. Dans cette optique, trois exercices ont été proposés aux élèves. D’abord, pour exercer leur œil, ils ont dessiné des objets simples sous différents angles, et ce, en guise de travail préparatoire. Puis, les participants se sont soumis à l’application d’un processus géométrique, plutôt que créatif, à une sorte de gymnastique mathématique. Enfin, à partir d’une photographie — espace observé, capté — les élèves ont prolongé la construction d’un espace en dehors des limites d’un cadre prédéterminé.

    Inventer l’atelier — Une incursion dans l’histoire de l’image

    Pour ce qui est du contexte historique, l’utilisation de la perspective de la Renaissance à aujourd’hui a été présentée à travers une sélection d’œuvres artistiques. Ces images permettaient à l’élève de prendre connaissance des différentes possibilités de représentation de l’espace qu’offre la perspective et de réaliser que c’est une notion toujours actuelle.

    Inventer l’atelier — Un projet à construire

    Comme des ingénieurs, les élèves ont construit un espace neutre, une trame ou le support d’un volume strictement géométrique, qui invitait à entrer dans un espace illusionniste :celui de la fenêtre ouverte sur le monde d’Alberti.

    De la précision, de la minutie, de la persévérance, de la patience, il en faut pour construire un espace euclidien. L’usage de la règle devient obligatoire et s’impose comme un tabou à transgresser. L’espace se dessine avec rigueur comme chez Vasarely, et Escher.

    Les doutes quant à l’intérêt des élèves s’installent, aussi. En effet, le côté répétitif de cette première partie de la réalisation ne me réconfortait pas. Il mettait sérieusement les élèves à l’épreuve, ce qui leur a été, somme toute, profitable.

    Inventer l’atelier — Une création

    « Le penseur créateur doit proposer et prendre des décisions provisoires sans pouvoir visualiser leur relation précise avec le produit final[1]. »

    Les élèves ont été invités à inventer un atelier sur papier en y laissant des indices formels qui permettaient de déceler un style artistique et une personnalité :la leur, sans l’ombre d’un doute…

    Visant à guider les participants davantage, une recherche préparatoire a été effectuée à partir d’une de ces trois pistes de réflexion : un artiste, un mouvement ou une pratique artistiques. Cette recherche a permis aux élèves de trouver des caractéristiques visuelles pour la constitution de leur espace ainsi que d’identifier leurs intérêts. Considérant que l’atelier — lieu consacré de la création — a beaucoup changé au fil du temps, selon les besoins des artistes et sa fonction, un bref survol visuel a été effectué, permettant aux élèves de percevoir une certaine évolution.

    Peu à peu, ils ont été invités à utiliser les techniques du dessin et du collage, puis à personnaliser leur espace, à faire appel à leur imagination. Ils ont alors basculé dans une zone plus libre, plus créative.

    Une présentation d’images d’inspiration architecturale et de type « collage » a favorisé la génération d’idées, cette fois d’un point de vue matériel et organisationnel.

     « L’espace est un lieu pratiqué[2]. »

    Tous ont raffiné leur style en ciblant les éléments pertinents de leur recherche et en cherchant des moyens pour personnaliser leur espace. Les projets aboutis, que je vous présente avec joie, démontrent une forme d’indépendance au regard de la proposition initiale et un détachement par rapport à cette rationalité qu’exige le calcul de la perspective. Le passage d’un travail rationnel à un travail plus libre a donné naissance, en somme, à une réalisation très personnelle, malgré les détours et les différents chemins suivis.

    Ce projet a été l’occasion de mettre à l’épreuve bien des choses : la technique, qui d’abord se présentait comme un défi personnel, le sujet, étant donné sa complexité, et tout ce qui concerne la méthodologie d’enseignement. En effet, l’ensemble de ces facteurs a impliqué un va-et-vient constant et des ajustements permanents. Après tout, ce projet a été conçu de façon instinctive et j’estime que cela constitue une indication quant à l’élaboration d’une situation d’apprentissage et d’évaluation qui mérite d’être entretenue, sa conception s’apparentant au processus créatif. Je considère, de plus, que mes intentions de départ, qui avaient la forme de simples désirs, étaient constructives pour les élèves.

    J’ai souhaité sortir ces derniers de la classe parce que ce n’est pas quelque chose qu’ils font assez souvent, en raison de la charge organisationnelle ou des coûts que peut cela peut engendrer. Je considère, cependant, qu’il est très stimulant d’apprendre dans un autre contexte, où les habitudes et les repères sont suspendus. D’ailleurs, une sortie interpelle l’élève différemment : elle sollicite en lui différentes façons de faire et d’être, de se comporter dans un lieu public, de s’y adapter, de se déplacer en groupe, de mettre en pratique son sens de l’observation ou de démontrer de la curiosité, etc.

    Les participants au projet ont, entre autres, été amenés à travailler avec le souvenir du lieu. Une rencontre dans un atelier m’a paru stimulante, voire magique, en raison de l’aspect un peu mythique que revêt l’idée de pénétrer dans cet antre. À pareilles circonstances correspondait également une bonne façon de faire découvrir aux élèves le métier de l’artiste et son contexte de travail.

    Toutefois, le projet comportait un danger : celui de pencher vers la décoration intérieure ou le métier d’art. Le travail de création des élèves impliquait absolument la compréhension et l’appropriation de la démarche de l’artiste. L’atelier pouvait devenir, alors, une véritable création, une œuvre en soi. Cette préoccupation aura été constante.

    Au-delà de cette expérience technique et créative, j’ai tissé une relation sensible et constructive avec mes élèves. Je crois pouvoir dire que si ce lien était important pour moi, il l’était tout autant pour eux. J’ai senti que je parvenais à communiquer un savoir-faire, à stimuler la démarche créative des participants. En contrepartie, ils ont su m’émerveiller et m’offrir leur confiance. Enfin, leur implication a été très stimulante et m’a permis de traverser les périodes de doute avec une plus grande sérénité.

    [1] Ehrenzweig, A. (1974). L’ordre caché de l’art. Éditions Gallimard, p. 83

    [2] de Certeau, M. (1990). L’invention du quotidien. 1. arts de faire. Éditions Gallimard, p. 173

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