L’installation vidéo : encourager l’exploration vidéographique chez les adolescents

par Marie-Pierre Labrie

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Marie-Pierre Labrie

Marie-Pierre Labrie

Biographie

Depuis 2005, Marie-Pierre Labrie travaille dans le milieu de la culture et de l’éducation. Elle a été éducatrice artistique, chargée de cours en enseignement des arts à l’UQÀM et à l’Université Concordia, coordonnatrice du centre Turbine, ainsi que commissaire à la culture en milieu municipal. Elle a conçu et réalisé de nombreux projets en pédagogie artistique, en milieu communautaire et scolaire. En collaboration avec des artistes professionnels, elle facilite l’appropriation des arts le plus souvent avec les arts numériques, notamment le cinéma d’animation, la vidéo, la photographie, mais elle s’intéresse également à l’art réseau ainsi qu’à la danse et à la performance.

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La vidéo est omniprésente dans le monde des adolescents, que ce soit via l’Internet, la télévision, les jeux vidéo ou le cinéma. Elle leur est accessible par toutes sortes d’appareils électroniques qu’ils ont de plus en plus de facilité à se procurer. Mais comment peut-on les initier à se servir de ce médium de façon plus exploratoire et artistique? Lorsqu’on leur propose un projet de création avec la vidéo, les adolescents ont tendance à reproduire les stéréotypes visuels qu’ils consomment au quotidien. Comment sortir de ces clichés et les amener plus loin, sur la route de la création vidéo? L’installation vidéo serait un dispositif qui peut être mis à profit pour les encourager à expérimenter ce médium autrement.

Au cours d’une recherche de maîtrise à l’UQAM en enseignement des arts, j’ai développé une séquence pédagogique[1] qui avait pour objectif d’engager les adolescents à la création d’une installation vidéo. Structurée en deux volets de six ateliers chacun ayant lieu le soir, cette séquence a été conçue pour un groupe de dix à quinze jeunes, dans un contexte d’éducation artistique dans la communauté. Cependant, les prémisses qui s’en dégagent peuvent être insérées dans un programme d’arts à l’école, en l’adaptant aux besoins et ressources scolaires.

Premier volet de la séquence pédagogique

Au cours d’un premier volet, divers genres vidéo ont été présentés : la fiction, le documentaire, l’animation, le vidéoclip, l’art vidéo et l’installation vidéo.[2] L’objectif était d’allier des genres vidéo que les adolescents connaissent et privilégient à d’autres genres plus exploratoires et artistiques. En respectant leurs références visuelles tout en proposant de nouvelles avenues vidéographiques les jeunes allaient s’ouvrir aux découvertes. De plus, la présentation de divers genres vidéo était un préambule à l’hybridation des formes vidéo possible à intégrer au dispositif de l’installation. Ces six premiers ateliers devaient également permettre de saisir les notions de lieu, de dispositif technique et d’interaction avec le public afin de stimuler les idées de création pour le projet d’installation final. D’entrée de jeu, au premier atelier, une installation vidéo simple, que j’avais préparée spécifiquement en fonction du lieu de nos ateliers, soit le centre communautaire, a été présentée aux jeunes et annonçait l’œuvre finale à produire.

Les ateliers de ce volet étaient rythmés par le même déroulement. Au tout début, il y avait le visionnement d’une œuvre vidéo (ou d’un extrait d’œuvre), choisie en fonction de ce que je connaissais des jeunes auxquels j’enseignais. Par la suite, nous discutions des éléments thématiques, esthétiques et techniques. Suivant cette discussion, les adolescents devaient se regrouper en équipe de trois ou quatre[3] et produire une vidéo du même genre que l’œuvre présentée en première partie. Un thème spécifique leur était donné et ils avaient trente minutes pour réaliser le tout. Une fois leur création terminée, tout le groupe visionnait les résultats. À ce moment, je leur donnais des commentaires constructifs sur ce qu’ils venaient d’accomplir et en même temps, je soulignais des éléments pertinents à leurs continuels apprentissages du médium. Il était impératif de regarder ce qui venait d’être accompli afin de rendre rapidement accessible le fruit de leur créativité, cela les stimulait à continuer. De plus, comme ils étaient encouragés à se filmer entre eux, incarnant les personnages de leurs scénarios, ils adoraient se voir à l’écran du téléviseur.

Pour la première fois, expérimenter l’installation vidéo

Après avoir exploré la fiction et le documentaire, je leur ai présenté une vidéo documentant deux installations. Tranquillement, les jeunes devaient saisir ce que ce genre avait de différent d’une simple projection sur écran. J’expliquais donc que l’installation était en quelque sorte une « sculpture » construite à partir d’éléments vidéo : des téléviseurs qui dialoguent ensemble, une projection qui s’allie à une autre projection, des objets placés dans l’espace et qui ont un lien avec ce qui se passe à l’écran. J’expliquais également que les gens qui allaient voir leur travail ne seraient pas nécessairement assis passivement devant un téléviseur présentant l’œuvre, mais qu’ils participeraient en se déplaçant dans l’espace où nous allions présenter le travail.

Comme à l’habitude, une création a été lancée suite au visionnement. Le défi : en une demi-heure, créer une installation simple dont le lieu prévu était la grande salle du centre, où tout le monde se réunissait pour la pause du soir. Les consignes : présenter une vidéo à l’aide de téléviseurs et de caméscopes à un endroit où il n’y en avait pas normalement et susciter des réactions chez les spectateurs. Les adolescents ont eu l’idée de placer un téléviseur les montrant tous faisant des grimaces et des expressions excentriques, à l’entrée de la grande salle. Cependant, cette idée n’a pas été accueillie sans peur. Certains d’entre eux anticipaient d’être tournés au ridicule par les autres jeunes du centre. Pourtant, il fallait outrepasser cette peur et risquer l’action artistique malgré tout, ce qu’ils ont finalement fait. Les réactions ont été satisfaisantes; les spectateurs arboraient tous un sourire, questionnant les jeunes créateurs sur les raisons de cette présentation. Cette expérience leur a permis de se pratiquer à préparer une vidéo en lien avec l’espace. Le premier volet de la session s’est terminé par l’exploration de l’animation, du vidéoclip et de l’art vidéo, les ateliers se déroulant toujours selon la même dynamique.

Mise en relief des stratégies de ce premier volet

Dans l’élaboration de cette séquence pédagogique, il fallait que je tienne compte de la diversité culturelle et des problématiques vécues par ces jeunes. Les préjugés raciaux, l’adaptation culturelle, le décrochage scolaire, la pauvreté, l’intimidation et la violence étaient, entre autres, des thèmes signifiants pour eux et soulignés dans les œuvres présentées et créées. Les exercices de création à l’horaire à chaque atelier permettaient de faire vivre des succès continuels et développaient leur confiance en eux. Cela sollicitait leur goût de prendre des risques et de se mettre en action. Cette première partie de type exploratoire a offert la chance aux adolescents de s’approprier un médium omniprésent dans leur vie. Ils ont été encouragés à se filmer entre eux, mettant à profit cet effet de « miroir » que la vidéo crée, leur donnant ainsi accès à l’observation de soi, si importante dans la définition de l’image de soi. Ils ont aussi eu à travailler en équipe, ce qui a contribué à établir une dynamique de groupe favorisant la collaboration. Nous étions prêts à nous lancer dans la création d’une installation vidéo.

Deuxième volet

Lors de cette deuxième partie, le projet d’installation a été lancé. C’est par le choix d’un espace de présentation de leur œuvre qu’une première tempête d’idées a été initiée. « À quel endroit aimeriez-vous montrer ce que vous allez réaliser? À qui voudriez-vous parler? » Après avoir désigné l’école comme lieu où ils aimeraient présenter le fruit de leur travail, ils ont mentionné le thème de l’intimidation comme sujet à traiter. Puis, c’est sans surprise de ma part qu’ils ont proposé de créer une fiction, une vidéo narrative pour illustrer le thème choisi. C’est à ce moment que le dispositif de l’installation s’est avéré très pertinent. À travers une forme vidéo conventionnelle, dans ce cas-ci la fiction, les adolescents allaient devoir utiliser un mode de représentation exploratoire, soit « sculpter » cette fiction sous la forme d’une installation vidéo.

Ils ont conçu un récit illustrant la situation d’un jeune garçon isolé et victime d’intimidation par un gang de l’école. Au fil de l’histoire, le jeune garçon se remémore certains moments de violence. Le scénario tentait de faire ressentir l’immense insécurité vécue par le jeune victime. En parallèle, une histoire d’amour se tramait entre lui et une des membres du gang, venant à son secours en guise de dénouement. Une fois le récit établi, ils ont imaginé comment ils allaient le représenter dans l’espace de l’école, plus précisément dans l’aire des casiers, lieu très achalandé.

Leur scénario possédait deux temps narratifs; d’une part la situation présente du jeune garçon isolé, et d’autre part les pensées de celui-ci, se rappelant des événements passés. Les jeunes ont choisi d’illustrer ces deux temps par deux moniteurs indépendants disposés l’un sur l’autre. Celui du haut allait évoquer les pensées et les souvenirs du garçon et celui du bas, l’action présente, c’est-à-dire le jeune isolé à l’école. Ils ont ensuite proposé de placer ces deux moniteurs sur une poubelle renversée et de décorer cette sculpture de chaînes, représentant l’emprisonnement du jeune dans ses propres pensées. Cette idée de retour en arrière souvent proposée par les jeunes lors de projets vidéo avait trouvé un mode de représentation artistique alternatif par le biais de l’installation. Ainsi, leur récit sortait de l’enclave de l’écran unique, projeté au mur ou sur l’écran du téléviseur. La sculpture vidéo restructurait l’aire des casiers de l’école et allait faire participer les élèves et créer des réactions par son aspect inusité.

Au cours de la création de cette installation, mon rôle était de guider leur processus de création, de les accompagner au niveau technique et de m’assurer que leurs idées restaient réalisables. Nous avions deux ateliers pour l’élaboration du scénario et la préparation du tournage, deux pour le tournage, un pour le montage, une période sur l’heure du dîner pour présenter leur travail et un atelier pour faire un retour sur l’ensemble des rencontres. Il aura fallu aussi les encourager à aller jusqu’au bout de leurs idées, consolider leur confiance quant à la valeur de leur œuvre et les motiver à passer par-dessus la peur du ridicule : présenter le fruit de leur création à l’école devant leur pairs relevait du défi pour certains d’entre eux.

Mise en relief des stratégies de ce deuxième volet

Les exercices créatifs hebdomadaires du premier volet leur ont donné une certaine expérience de création. Ainsi, lors du lancement du projet final, ils avaient déjà intégré une certaine dynamique de mise en action créative. Par ailleurs, l’exploration de divers genres vidéo a servi de tremplin pour l’apprentissage du langage vidéographique et des éléments techniques. En deuxième partie, les spécificités de l’installation vidéo ont été mises à profit. Puisque le dispositif permet d’insérer divers genres vidéo, les jeunes ont eu la possibilité de travailler avec leur préférence pour la fiction, tout en innovant au niveau artistique en changeant leur mode de représentation conventionnel. L’aspect « in situ » de l’installation, qui en fait une œuvre créée pour un lieu précis, obligeait la présentation du travail en public, ce qui accordait une importance et une valorisation de la finalisation du travail. En présentant le travail dans un lieu connu et choisi par les jeunes, ceux-ci avaient accès immédiatement à des commentaires et des réactions sur ce qu’ils avaient créé.

Au final

Ce travail de création a su engager les jeunes et modifier leur perception du médium vidéographique par la création d’une œuvre novatrice. Ils n’ont pas abandonné complètement les stéréotypes visuels qu’ils aiment reproduire en général, mais la série d’ateliers a ouvert leurs horizons quant à de nouvelles possibilités de représentation. Cette séquence pédagogique a aussi laissé une trace de changement dans les attitudes ou les apprentissages des adolescents impliqués. Pour certains, ils ont appris à prendre des risques et à se mettre en action, pour d’autres il y a eu l’acceptation de l’image d’eux-mêmes ou le développement de la confiance en eux sur le plan créatif et technique. Du reste, il s’est avéré que la vidéo, en empruntant le dispositif de l’installation, a été un médium engageant pour les adolescents. Ce médium est un outil d’intervention qui recèle d’immenses possibilités pédagogiques.

Note : vous pouvez visionner l’installation des jeunes à l’adresse suivante : http://www.mariepierrelabrie.ca/porte-folio-education-artistique-dans-la-communaute/

Références

Labrie, Marie-Pierre. 2009. Prémisses d’une approche d’intervention éducative basée sur l’installation vidéo favorisant l’engagement chez les adolescents dans un contexte communautaire de prévention de la violence. Mémoire de maîtrise, Montréal, Université du Québec à Montréal, 132 p. Accès en ligne : http://www.archipel.uqam.ca/2447/

[1] Dans le Dictionnaire actuel de l’éducation, Legendre utilise le terme « séquence d’enseignement », que je me suis appropriée par le terme « séquence pédagogique ». La définition en est la suivante : « Ensemble continu ou discontinu de séances, articulées entre elles dans le temps et organisées autour d’une ou plusieurs activités en vue d’atteindre des objectifs fixés par les programmes d’enseignement. » (Legendre, 2005)

[2] On peut trouver la liste des œuvres présentées en annexe de mon mémoire, sur le site d’Archipel, de l’UQAM : http://www.archipel.uqam.ca/2447/

[3] Nous avions accès à trois caméscopes, ce qui n’est pas toujours le cas dans les écoles ou les centres communautaires. Dans un contexte où l’accès à des équipements serait plus réduit, je suggère de faire de plus grandes équipes et de mettre à profit leurs talents de comédiens, et d’échanger le rôle de réalisateur et de caméraman. L’objectif principal est de faire participer tous les jeunes au développement du scénario vidéographique et à sa réalisation.

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