Croiser enseignement des arts et questions sociétales : où en est la recherche?

par Maia Morel

Slider
Avatar

Maia Morel

Biographie

Autres publications de cet auteur

Art et engagement social.

Équité, diversité, pluralisme, inclusion, antiracisme, tolérance… nombre de valeurs communes sont continûment mises en avant par la société dans l’espoir de bâtir un monde plus juste; l’art, par ses diverses formes d’engagement, se positionne en première ligne de ces actions destinées à confronter le public à ses responsabilités individuelles et collectives. Qu’il s’agisse de l’art « militant », de l’art « engagé », de l’art « activiste », de l’art « politique », de l’art « contextuel », de l’art « participatif », de l’art « d’intervention », de l’art « relationnel », de l’art « environnemental », on a affaire à des gestes, à la fois esthétiques et symboliques, posés dans le but précis de susciter la réflexion et l’action. En effet, il est de plus en plus fréquent d’observer la place croissante qui est réservée aux arts dans les démarches à visée émancipatrice des divers mouvements artistiques socio-participatifs. Un bon exemple en serait l’ATSA (Action terroriste socialement acceptable), qui place au cœur de son action la volonté d’interpeller le public dans sa citoyenneté : ce mouvement d’artistes montréalais se donne comme objectif de créer, produire et diffuser « ici et à l’international, des œuvres événementielles, transdisciplinaires et relationnelles, motivées par le désir d’interpeller la population envers des causes sociales, environnementales et patrimoniales cruciales et préoccupantes ».

On peut penser également à Corpuscule Danse, qui prône la danse intégrée comme espace d’inclusion des personnes à mobilité réduite, ou à l’Art for Social Change Research Project, qui invite tous et chacun à la création dans le but de favoriser un changement social, ainsi qu’à bien d’autres mouvements artistiques engagés dans ce type de démarche humaniste, inclusive et progressiste. L’art contribue donc, comme le souligne pertinemment Paul Ardenne, « à refonder une communauté d’opposants au moyen d’une expression fortement activiste : partant, susciter l’émergence d’un monde un peu moins imparfait ».

Quel écho dans le monde de l’éducation?

Le besoin d’un engagement collectif dans ce sens est clairement exprimé par les attentes envers l’éducation, et aussi constaté à travers les finalités de plusieurs programmes de formation, de l’école à l’université. D’ailleurs, le texte du PFEQ (Programme de formation de l’école Québécoise) le dit clairement dans ses injonctions visant les relations entre les arts plastiques et les domaines généraux de formation : les propositions de création sont susceptibles d’aborder la diversité des préoccupations actuelles traitant des problématiques telles que l’environnement, la mondialisation, le racisme, le sexisme, les conflits armés, la pauvreté, l’accès aux soins de santé, etc.

On entend par là non seulement que les arts offrent à l’éducation un terrain privilégié d’ouverture au capital culturel de l’humanité, mais aussi qu’ils permettent, par diverses expériences liées au sensible, d’aborder des questions vives : par leur connexion avec la société, ils représentent donc un terrain privilégié pour le développement des compétences sociales et ce, à travers « l’éducation à » dans ses multiples formules : éducation à la citoyenneté, à l’antiracisme, à la santé, à la démocratie, à l’environnement…

L’évolution du paradigme de l’art donne ainsi une importance cruciale aux recherches portant sur l’impact que l’enseignement artistique peut avoir sur les transformations sociales : dès lors, nous ne sommes plus dans l’enseignement par objectifs, ni par thèmes et/ou sujets, mais dans un enseignement par problèmes. Il reste à savoir comment le mettre en œuvre? Par quelles voies? quels dispositifs? quelles approches?

Coup d’œil sur le colloque ACFAS 2019.

C’est dans cet esprit que le colloque de l’ACFAS 2019 s’est proposé de créer une convergence des acteurs œuvrant dans le domaine de l’art et de l’éducation. Intitulé « Éduquer par l’art » en lien avec les enjeux sociétaux : réflexions théoriques, expériences et perspectives, à l’école et au-delà, l’événement visait à se demander comment les disciplines artistiques peuvent, à travers l’enseignement, la pratique éducative et la formation universitaire, contribuer à sensibiliser, conscientiser et agir en regard des problèmes sociétaux. Durant deux journées (structurées en sept sessions de travail), le colloque s’est donné comme mission la mise en valeur des recherches qui relient divers savoirs, portant un regard critique sur l’art comme reflet des enjeux de société : la pauvreté, l’immigration, l’écologie, la diversité, l’itinérance, l’identité culturelle, etc. 

Un bref aperçu des questions discutées permet d’inventorier les concepts et/ou les approches épistémologiques qui traversent la recherche actuelle visant l’arrimage art/éducation/engagement social. 

Arts et diversité.

D’entrée de jeu, un projet d’art participatif en lien avec l’attentat de la Grande mosquée de Québec en 2017 a été le déclencheur permettant de questionner l’expérience esthétique comme une expérience transformatrice, riche en éléments porteurs d’une éducation à la diversité religieuse, linguistique et culturelle et, par extension, d’éducation à l’inclusion sociale, dans un sens plus global. 

Mais comment intégrer une telle démarche dans la formation des maîtres? Plusieurs recherches ont tracé un parcours des difficultés auxquelles font face les enseignants pour amener leurs élèves à s’approprier le sens des œuvres à caractère social et politique, ainsi que des approches d’appréciation (empathique/critique et/ou rationnelle/sensible) leur permettant d’engager les jeunes dans un processus de réflexion, en établissant des liens entre l’art et le monde dans lequel ils évoluent.

Arts et environnement.

Ce sujet de grande actualité, qui rejoint les multiples formes actuelles de militantisme pour le climat, a été analysé par les chercheurs à partir de concepts tels que ceux de « éco-éducation », « écologie sonore », « perspective socio-environnementale ». Par ailleurs, le groupe de recherche Arts et ERE (nouvellement créé au sein du Centr’ERE) a évoqué les prolongements pratico-pratiques à venir de ces projets de recherche sous forme de plateforme de documentation pour les praticiens de l’enseignement artistique.

L’environnement a également été questionné dans un sens plus large, en tant que milieu de vie des jeunes de notre époque, de ces natifs milléniaux dont le numérique est « l’ADN culturel », et en considérant les ajustements dans les technologies éducatives que cette réalité impose aux enseignants d’arts par rapport à leur pratique.

Arts et identité culturelle.

Un autre grand volet d’interrogation des participants portait sur « l’art pour se définir, pour savoir être et savoir devenir, en milieux minoritaires ». Des intervenants de l’Ontario et du Manitoba ont soulevé la question de la francophonie canadienne : comment l’enseignement des arts pourrait-il favoriser la construction identitaire tout en consolidant le sentiment d’appartenance dans un contexte de minorité linguistique? Dans la continuité de ces idées, les chercheurs québécois ont interrogé la médiation artistique en lien avec le concept de « sécurité culturelle » dans le milieu autochtone ainsi que chez les immigrés en phase d’intégration culturelle à la société d’accueil.

Les conclusions

de cet événement, qui situe la recherche au point de rencontre de trois champs de réflexion et/ou d’action – les arts, les enjeux sociétaux et les pratiques de formation ou éducation – mettent en évidence le fait que l’art agit quotidiennement en tant que vecteur et/ou porteur d’un questionnement sociétal. C’est pourquoi, comme l’écrivent Alain Kerlan et Samia Langar, « à y regarder de plus près, le recours à l’art et aux artistes n’est pas seulement d’ordre éducatif, il est plus largement social et politique. » Il appartient donc aux enseignants en arts désireux d’actualiser leur pratique de garder à l’esprit que l’art ne peut plus être réduit à son aspect récréatif, ni à l’expressivité spontanée, mais qu’il doit être traité comme un des moyens éducatifs qui forment chez les jeunes leurs attitudes et leurs comportements. Enfin, le rôle de la recherche est ici primordial : si, en effet, « la promotion d’une vision de l’éducation artistique visant à établir une continuité entre l’expérience esthétique et les autres modes de rapport au monde conduit à renouveler la présentation des compétences forgées par l’éducation artistique », se pencher sur les modalités et les finalités de ces nouveaux enjeux s’impose comme une priorité.

Laisser un commentaire

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.

AQESAP bandeau publicitaire Revuevision.ca
Slider

UNE VISION DE L’ART+

UNE VISION D'ENSEIGNEMENT

Éduquer le regard :

Pedro Mendonça

UNE VISION DE COLLABORATION

UNE VISION QUI SE QUESTIONNE