Escapade à la biennale de Venise

par Aimé Zayed

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Aimé Zayed

Aimé Zayed

Ph .d Université du Québec à Trois-Rivières

Biographie

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L’été dernier (2013), ma femme France et moi avons décidé de nous rendre à la Cité des Doges afin de participer, à titre de visiteurs, à la 55e Biennale de Venise intitulée Il Palazzo Enciclopedico en l’honneur de l’artiste américain Marino Auriti qui avait dessiné et construit en 1955, sous forme de maquette, son propre Palais Encyclopédique.

Après un vol direct vers notre destination, un vaporetto nous transporte jusqu’à notre hôtel au pied du pont Rialto (le plus vieux pont de Venise). Après une petite sieste pour se remettre du décalage horaire et nous voilà prêts à explorer la ville.

Déjà nous constatons que plusieurs artistes profitent de la Biennale afin d’exposer leurs œuvres dans les divers lieux proposés à cet égard. De plus, plusieurs évènements collatéraux s’offrent au regard inquisiteur ou à l’œil attentif des promeneurs. Bien sûr on ne peut passer à côté de l’œuvre gigantesque de l’artiste anglais Marc Quinn Alison Lapper Pregnant, représentant une femme handicapée enceinte qui trône sur l’île de San Giorgio Maggiore. Il faut toutefois mentionner que cette sculpture ne fait pas partie de la Biennale mais est présentée gracieusement par la fondation Giorgio Cinielle. En général le travail de création de Quinn explore la relation entre l’art et la science, le corps humain et la perception de la beauté, les cycles de croissance et d’évolution à travers des questions d’actualité comme la génétique et la manipulation de l’ADN, ainsi que des questionnements portant sur la vie, la mort et l’identité. Cette œuvre témoigne particulièrement de l’acceptation, sans condition aucune, de la nature humaine qu’elle soit idéalisée, sublimée ou … handicapée.

Fatigués et affamés, nous partons nous restaurer le long du Grand Canal avec une vue sur le palais des Doges.

Le lendemain, nous partons vers Giardini, un des sites de la Biennale. Le coût du billet (25 €) est peu cher puisqu’il nous permet d’accéder à tous les sites de l’exposition incluant bien sûr L’Arsenal. Dès notre entrée, c’est la quantité d’arbre qui nous frappe (dans les entrailles de la ville, les arbres tout comme les autos sont rares, voire inexistants), une vraie oasis de fraîcheur que cet espace.

Nous décidons de commencer notre visite avec le pavillon du Canada.

Une enfant solitaire en bronze, assise sur une poutre tout au haut de l’édifice, semble veiller sur ce pavillon. C’est l’artiste torontoise Shary Boyle qui y présente Music for Silence. Une exposition à l’intérieur de laquelle Boyle explore les notions de silence, d’isolement, de murmure et de solitude.

À l’intérieur, plongé dans une obscurité profonde qui contraste grandement avec la lumière extérieure, trois figurines de porcelaine légèrement éclairées, portent de grandes planètes ; elles semblent lutter sous le poids de leur fardeau. Évoquent-elles ainsi la musique du silence comme un oxymore métaphorique ?

Son œuvre principale Le peintre de la caverne est remarquable : à l’intérieur de ce qui semble être une caverne, Boyle expose un personnage mythologique féminin couché ; une sirène grandeur nature en 3D, avec un nourrisson dans un de ses bras. Elle l’allaite. Le tout, d’un blanc immaculé, invite au silence et à la méditation quand soudain … la lumière blanche s’éteint et laisse place à une projection colorée. En effet, à l’aide de trois rétroprojecteurs, trois acétates différents projettent leurs couleurs saturées sur l’installation lui conférant ainsi une toute nouvelle sémantique et créant du même coup, un monde totalement différent du premier où l’imaginaire fantasmagorique mis en scène développe une panoplie de personnages marginaux. D’un caractère animiste, l’installation, tantôt blanche, tantôt colorée, questionne le regardeur et l’interpelle. Qu’est-ce qui est tangible et qu’est-ce qu’il ne l’est pas ? Qu’est-ce qui est connu et qu’est ce qui nous est inconnu ? Les couleurs lumières qui s’appliquent sur l’installation immaculée altèrent-elles, amendent ou manipulent l’acuité de notre regard?

Alors que nous quittons le pavillon pour rejoindre la lumière solaire, toutes ces questions continuent à se bousculer dans nos têtes.

Nous nous dirigeons vers un pavillon voisin, celui de Grande Bretagne à l’intérieur duquel nous sommes accueillis par un immense aigle, peint sur un mur, qui tient dans ses griffes un VUS rouge (Range Roover). L’œuvre intitulée A Good Day for Cyclists offre une vision apocalyptique de la revanche de la nature sur l’humanité ou à tout le moins propose une belle journée aux cyclistes puisqu’ils vivront une sorte d’accalmie relative exempte de la peur de se voir heurter ou tamponner par un véhicule. L’aigle tient dans ses serres l’objet de leur hantise telle une proie ensanglantée.Nous apprenons que c’est l’anglais Jeremy Deller qui a créée l’exposition English Magic dans ce pavillon. Il propose, en plus de quelques œuvres peintes par lui et des collègues invités, une vidéo exceptionnelle à l’intérieur de laquelle il met en parallèle le vol de quelques oiseaux de proie (tourné au ralenti, en mettant l’emphase sur le mouvement de leurs ailes, leurs griffes et leurs serres) et le fonctionnement des pelles mécaniques qui soulèvent les carcasses de vieux véhicules afin de les laisser choir dans les machines qui les compriment. Une analogie redoutable doublée d’une musique enlevante qui remuent nos sens durant les quinze minutes de projection et qui nous mettent en lien avec l’image initiale de l’aigle, visible même de l’extérieur du pavillon.

À mesure de l’avancée de mon écriture, je prends conscience  que je ne pourrais pas relater tout ce que j’ai vu lors de cette Biennale, toutefois je ne peux passer sous silence l’exposition Venetians de Pawel Althamer représentant de la Pologne.

Althamer explore la fragilité et la vulnérabilité du corps humain, testant assez souvent, par la même occasion, les limites de son propre corps. Il a érigé des sculptures grandeur nature de plusieurs vénitiens locaux en moulant leurs visages et leurs mains dans le plâtre avant de les joindre à leurs corps composés d’une structure métallique autour de laquelle se développent des rubans en plastique extrudé gris-vert. Exposé comme un ensemble d’âmes perdues aux yeux clos, les sculptures complétées finissent par présenter un portrait fantomatique de la ville, comme si toutes les personnes qui se sont prêtées à l’exercice s’accaparaient du rôle de Saint-Sébastien, patron de Venise, à la fois spectre, protecteur et martyre.

Laissons maintenant les fantômes décharnés errer là où ils le désirent dans le dédale des venelles de la Sérénissime et, malgré la chaleur accablante (le mercure frôle la ligne des 40°C), nous arpentons à grands pas les chemins caillouteux du site pour nous rendre au pavillon de la Belgique.

Dès l’entrée, l’immense base d’un tronc d’arbre posé à l’horizontal captive notre regard, c’est presqu’une souche. L’arbre occupe toute la salle dont les murs sont peints d’un gris anthracite un peu chamarré.

Cripplewood, titre équivoque qui peut vouloir dire du bois estropié ou infirme, expose la quasi métamorphose d’un arbre gigantesque en un corps vulnérable, périssable et défiguré.

L’artiste Berlinde De Bruyckere incorpore l’arbre dans la cire et couvre son écorce, presque translucide, de veines rouge sang et de chair rose. Elle lie étroitement l’arbre avec de la corde, des sangles et des crochets et le pose sur un lit moelleux d’oreillers et des serviettes aux couleurs rouge foncé. Le résultat de cet assemblage invoque une morphologie humaine troublante dont la masse abstraite formée de muscles, de tendons et d’os, laisse transparaitre le sang, les veines et les cicatrices des blessures. Elle rappelle de cette manière les couleurs des grands peintres vénitiens de la Renaissance.

Presque transpercé par des branches qui le prolonge, le tronc d’arbre évoque ainsi présenté les multiples représentations du martyre de Saint Sébastien, le saint que les vénitiens croyaient les protéger de la peste. Figure récurrente de cette Biennale, Saint Sébastien apparaît maintes fois dans plusieurs œuvres de ce Palais Encyclopédique.

Mais revenons à De Bruyckere qui, comme le souligne Marc Roudier, « à l’instar de son glorieux ancêtre Rembrandt, est une artiste typiquement flamande, habitée en permanence par l’imminence de la mort et la subtile réalité de la décomposition et de la pourriture, incontournable et imparable. Une réflexion réjouissante, somme toute, à l’heure où tout ceci est purement évacué, définitivement noyé dans les canaux du monstre numérique planétaire, qui dévore tout, sans complexe, sans vergogne ni repentir.[1]»

Lorsque nous décidons d’entrer au pavillon suivant, une surprise de taille nous attendait. En effet, il est très étonnant de voir l’installation de l’artiste chinois Ai Weiwei exposée à l’intérieur du pavillon de … l’Allemagne! Une œuvre certes remarquable tant par sa simplicité que par son ingéniosité tout à la fois. Une série de ses fameux tabourets de bois assemblés et amalgamés tel une forêt inextricable mais pénétrable. Tout semble posé là à la dérobée mais, à y regarder de près, je constate qu’au contraire tout est calculé. Chaque tabouret a été minutieusement ajusté et annexé à ses voisins formant un ensemble cohérent et homogène, une structure qui se tient dans un équilibre qui semble précaire mais dans laquelle tout participant peut déambuler sans crainte.

Je pourrais aussi vous parler de l’artiste chinois Miao Xiaochun avec ses peintures singulières qui référent souvent à plusieurs icones de l’art occidental dont justement le martyr de Saint-Sébastien d’Antonio Del Pollaiuolo ainsi que le Dernier Jugement de Michelangelo Buonarroti.

Il y a aussi le couple de photographes Vitaly et Elena Vasiliev et leur projet Eno qui présentait, sous forme de photographies très léchées, des femmes « dorées » coincées dans des cages vitrées. Sans oublier Joanna Vasconcelos, représentante du Portugal dont le projet consistait à utiliser des points communs entre Lisbonne et Venise – l’eau (le Tage vs la lagune de Venise), la navigation et le vaporetto – pour créer un pavillon flottant et mobile. Concrètement, l’artiste a recouvert le ferry Trafaria Praia, amarré devant Giardini et difficilement repérable, de quelques panneaux d’azulejos[2] bleus et blancs. L’œuvre, représente une vue de Lisbonne au début du 18e siècle.

Mais ce qui était particulier dans cette Biennale c’est tout d’abord le nombre de pays participants (88) dont plusieurs pour la première fois : Angola, Bahamas, Bahreïn, Côte d’Ivoire, Kosovo, Koweït, Maldives, Paraguay, Tuvalu. Ensuite c’est l’idée même du commissaire, Massimiliano Gioni, qui a permis, via le côté collatéral de cette grande fête, l’exposition des sculptures « mythologiques » de Shinichi Sawada, un artiste boulanger autiste digne fils de Dubuffet et de l’art brut.

Voilà, il est difficile de clore un parcours de cinq jours où se sont intriqués les œuvres de plus de deux cents artistes. Des propositions de création tantôt minimalistes tantôt grandiloquentes. Des œuvres qui, plus souvent qu’autrement, brouillent la ligne entre les artistes, les étrangers et les initiés, des œuvres qui se concentrent en particulier sur les domaines de l’imaginaire et les fonctions de l’imagination, des œuvres qui sollicitent la participation des spectateurs, des œuvres qui témoignent d’une condition que nous partageons tous : nous sommes les médias, nous canalisons les images, et parfois même nous nous retrouvons possédé par ces images. Tel était mon cas.

[1] http://inferno-magazine.com/2013/06/14/biennale-de-venise-berlinde-de-bruyckere-voit-les-choses-en-grand-et-dans-le-noir/

[2] Carreaux de faïence typiquement portugais, peints à la main.

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